Derrière Elon Musk, comment la "mafia de la Silicon Valley" prend le pouvoir à Washington
Plusieurs milliardaires de la Tech et des proches du patron de SpaceX sont associés à l'équipe de transition de Donald Trump ou déjà annoncés à des postes clés. Derrière, se profile un projet libertarien de dérégulation. Au risque des conflits d'intérêts… (Série 1/5)

- Publié le 23-12-2024 à 06h37
- Mis à jour le 27-12-2024 à 12h00

Dans la guerre que Donald Trump a déclarée à la "bureaucratie fédérale" qu'il veut "démanteler", Elon Musk occupe l'avant-scène. Et même au-delà du rôle qui lui a été dévolu : le 18 décembre, le First Buddy ("premier ami") comme le surnomme la presse américaine a ainsi contribué à torpiller un plan budgétaire, pourtant négocié entre Républicains et Démocrate. Son statut d'influenceur politique, fort de ses 200 millions d'abonnés sur son réseau social X, interroge de plus en plus. Mais il n'est pas seul.
Derrière lui, un aréopage de milliardaires de la Big Tech s'active. Relever les liens qui les unissent, ainsi que leurs intérêts d'affaires, donne presque le sentiment de céder à la théorie du complot de l'" État profond", celui-là même que Donald Trump et consorts prétendent vouloir abattre. Leur présence autour du Président élu est avérée. Leurs intentions ne sont pas un mystère. Naguère déçus par le premier mandat du Républicain, voire rebutés par sa tentative de renverser le résultat des élections de 2020, ils lui ont à nouveau accordé leurs faveurs et leur soutien financier, massif, en 2024.
Certains, comme Peter Thiel et David Sacks, anciens associés en affaire d'Elon Musk, injectent des millions dans les campagnes de Républicains les plus extrêmes, depuis près d'une décennie. Ayant bâti leur fortune dans le capital-risque et en investissant dans des start-up, ils soutiennent également l'écosystème des réseaux sociaux de l'alt-right, cette mouvance extrême de la droite américaine.
Ils adhèrent au libertarisme. Ce courant typiquement américain est rétif à toute forme de régulation ou de taxe étatique. Il a infusé l'éphémère Tea Party, mouvement populaire né en opposition à l'élection de Barack Obama en 2008. La colère de ce dernier a été récupérée par le mouvement MAGA de Donald Trump. "Le projet de la droite est largement défini par les libertariens les plus extrêmes" affirme l'historien Timothy Snyder, professeur à l'université Yale. "Souvent venus de la Silicon Valley, ils sont partisans, à l'instar d'Elon Musk, d'un État réduit au plus strict minimum, sans égard pour le cadre constitutionnel". La transition présidentielle en cours est perçue comme "l'une des plus teintées de conflits d'intérêts de l'histoire moderne", selon le New York Times.
Quand la campagne de Donald Trump semblait encore menacée par les procès à son encontre, Peter Thiel et David Sacks ont soutenu les campagnes à l'investiture républicaine de J.D. Vance et Vivek Ramaswamy, avant de se rallier à Donald Trump. Le premier sera son vice-Président, le second codirigera avec Elon Musk le Département de l'efficacité gouvernementale. Vance et Ramaswamy ont bâti leur fortune grâce à Peter Thiel. Durant sa campagne, en partie financée par Musk, Ramaswamy a juré de dégraisser l'administration fédérale de 75 %. Il a, aussi, perpétué des théories du complot, dont celles du fantasmatique "grand remplacement" ("une position de principe des Démocrates") et de l'élection "volée" de 2020 par – on appréciera l'ironie – "la Big Tech".
Les proches d'Elon Musk
Des proches d'Elon Musk participent, de manière officieuse, à la transition de Donald Trump, identifiant les candidats à certains postes et menant même des entretiens de sélection. Jared Birchall, 50 ans, gestionnaire de fortune d'Elon Musk et directeur de ses sociétés Boring (génie civil) et Neuralink (neurotechnologie et transhumanisme), aurait par exemple interviewé des candidats pour des postes au Département d'État (il n'a aucune expérience en la matière), selon la presse américaine.
Présenté comme "celui qui murmure à l'oreille d'Elon Musk", Shaun Maguire, 39 ans, investisseur et partenaire au sein d'un fonds d'investissement Sequoia Capital, est impliqué dans la sélection de candidats des postes au sein du ministère de la Défense. Ce diplômé en physique quantique a œuvré pour la Darpa, l'agence du Pentagone qui sous-traite les recherches sur les nouvelles technologies à un usage militaire (dont des drones et des avions ou navires furtifs). Shaun Maguire a fait polémique sur les réseaux sociaux par ses prises de position pro-israéliennes parfois virulentes. Il a, notamment, répercuté sous le hashtag #Pallywood, l'infox de morts de Palestiniens à Gaza, qui auraient été mises en scène.
J.D. Vance et la "mafia PayPal"
David Sacks, 52 ans, occupera le nouveau poste de conseiller en intelligence artificielle et cryptomonnaies – deux secteurs dans lesquels il a des intérêts. Sacks connaît Musk depuis leur association dans la création de PayPal, dont la revente à eBay a fait le début de leur fortune. Il est de ceux qui ont susurré à Donald Trump le nom de J.D. Vance comme vice-président. David Sacks a financé la campagne sénatoriale de J.D. Vance, en 2022, qui, sitôt élu, est parti en croisade contre les réglementations fédérales. Millionnaire, le vice-Président élu tire sa fortune d'un fond de capital-risque qu'il a créé : Narya Capital. Ce nom est une référence au roman Le Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien, caractéristique qu'il partage avec plusieurs entreprises de Peter Thiel, son parrain en affaires et en politique depuis 2016.
Thiel, 57 ans, appartient comme Musk et Sacks à ce qu'on appelle la "mafia PayPal" (ce surnom découle d'une photo de groupe qui parodiait l'imagerie mafieuse, parue dans le magazine Fortune). Les intérêts de ses membres s'entrecroisent depuis un quart de siècle. Parmi eux, Peter Thiel s'est forgé une stature de "gourou de la Silicon Valley" en investissant dans nombre de start-up devenues des géants : Airbnb, Spotify et Facebook, devenu Meta (dont il a été un des administrateurs jusqu'en 2022). Depuis leurs études à l'université Stanford, Peter Thiel et David Sacks n'ont jamais fait mystère de leurs très radicales opinions conservatrices et libertariennes. Le duo a été parmi les premiers soutiens de Donald Trump en 2016, entraînant dans son sillage plusieurs figures de la Silicon Valley, naguère considérée comme un bastion démocrate.
"L'industrie Tech, encore perçue comme un repaire de grosses têtes gauches mais bien intentionnées, est aujourd'hui une puissance matérialiste et amorale" estime Max Chafkin, auteur d'une biographie de Peter Thiel (The Contrarian : Peter Thiel and Silicon Valley's Pursuit of Power, Penguin Press, 2021, non traduit). Peter Thiel a financé le fonds d'investissement de Vivek Ramaswamy et soutenu sa brève candidature à l'investiture républicaine. Elon Musk et Thiel ont présidé à la constitution d'America PAC, un super PAC pro-Trump (les PAC sont ces "comités d'action politique" qui soutiennent une campagne électorale). L'un des directeurs du fonds est Joe Lonsdale, ancien stagiaire de PayPal et cofondateur avec Peter Thiel de Palantir Technologies, entreprise de Big Data et d'IA sous contrat avec le Pentagone. Lonsdale pourrait rejoindre Musk au Département de l'efficacité gouvernementale.
Libérez les cryptos !
Le soutien de cette "mafia de la Silicon Valley" à Donald Trump est motivé par la perspective d'une nouvelle ère ultra-capitaliste. À la différence du premier mandat du Président élu, où ils étaient restés plus en retrait, les milliardaires de la Big Tech sont beaucoup plus mobilisés et mieux organisés, notamment ceux actifs dans l'intelligence artificielle et les cryptomonnaies. Un super PAC (comité qui finance des campagnes électorales), Fairshake et deux organisations apparentées, Protect Progress et Defend American Jobs, ont dépensé un total d'environ 135 millions de dollars en faveur des candidats favorables à un allègement de la législation sur les cryptomonnaies. Alors qu'il les qualifiait "d'arnaque", Donald Trump s'y est converti l'été dernier, après avoir choisi J.D. Vance comme colistier. Le Président élu promet désormais de faire des États-Unis "la capitale crypto de la planète".
Parmi les donateurs du super PAC Fairshake, on trouve le fonds Andreessen Horowitz qui a dédié 2,2 milliards de dollars aux cryptomonnaies en 2021. Le cofondateur d'Andreessen Horowitz, Marc Andreessen a été vu au quartier général de l'équipe de transition de Donald Trump à West Palm Beach, où, selon le New York Times, il a entendu des candidats à des postes de direction au Département d'État, au Pentagone et au département de la Santé. Âgé de 53 ans, Andreessen s'est fait un nom en fondant Netscape, en 1993, premier navigateur Internet grand public. En 1996, le magazine voyait en lui le modèle du "geek en or" (golden geek), capable d'allier innovation et finances. Le milliardaire siège au conseil d'administration de Meta (Facebook), que Peter Thiel a quitté en 2022, avant de soutenir la campagne sénatoriale de Vance.
Le Manifeste du Techno-optimiste
Pour comprendre l'idéologie des milliardaires de la Tech, on peut se référer à leurs écrits. Leurs opinions dépassent largement le domaine entrepreneurial ou la technologie. Vivek Ramaswamy est l'auteur des deux ouvrages Woke, INC. (qu'on pourrait traduire par La mafia Woke) et Nation of Victims, dans lesquels il s'en prend aux théories de genre et aux politiques inclusives.
En 2023, Marc Andreessen a publié le "Manifeste du Techno-optimiste" (The Techno-Optimist Manifesto). Il y promeut "la machine techno-capitale", alliance de la technologie et des marchés et "moteur de la création matérielle perpétuelle, de la croissance et de l'abondance". Dans ce credo, il estime que "les désirs et les besoins humains sont infinis, et les entrepreneurs créent continuellement de nouveaux biens et services pour satisfaire ces désirs et ces besoins".
Dans cet idéal techno-optimiste, "les prix baissent, libèrent du pouvoir d'achat et créent de la demande". Les "ennemis" sont, entre autres idées ou concepts, le principe de précaution, la décroissance, l'éthique dans la tech, la bureaucratie, la "vétocratie", la gérontocratie, le respect aveugle de la tradition, les monopoles, les cartels et, aussi (on appréciera) : "La tour d'ivoire, la vision du monde des experts accrédités qui savent tout, qui se complaisent dans des théories abstraites, déconnectés du monde réel, délirants, non élus et non responsables – jouant à Dieu avec la vie des autres, en s'isolant totalement des conséquences". Dont acte.
À savoir
Présidents et hommes d'affaires
Précédents. La présence autour d'un Président d'hommes d'affaires n'a rien d'exceptionnel. Donald Trump et ses milliardaires de la Tech citent en exemple les best and the brightest (les "meilleurs et les plus brillants") de John F. Kennedy, la team of rivals (les Rivaux) d'Abraham Lincoln ou le Projet Manhattan (conception et fabrication de la bombe atomique) de Franklin D. Roosevelt. On rappellera que Lincoln et Roosevelt affrontaient tous deux un conflit (Guerre de Sécession pour l'un, Seconde Guerre mondiale pour l'autre). La mobilisation de toutes les forces vives de la Nation s'imposait. Le cas de Lincoln, de surcroît, est un contre-exemple, puisqu'il s'est entouré non de loyalistes mais d'adversaires politiques. Parmi les "génies" de JFK, Robert McNamara a quitté son job chez Ford quand il est devenu ministre de la Défense, nomination motivée par son rôle de logisticien au sein de l'armée de l'air, durant la Seconde Guerre. Son intelligence n'a pas évité le désastre de la guerre du Vietnam, malgré ses statistiques et nombreux rapports. Lorsque la presse révélera en 1971 ces Pentagon Papers, les Américains découvriront que leurs dirigeants et McNamara leur cachaient la vérité sur le conflit depuis 1965.
Notre série Les Milliardaires de Trump
- Comment la "mafia de la Silicon Valley" prend le pouvoir à Washington
- Peter Thiel, le milliardaire "contrarien" dans l'ombre de Donald Trump
- David Sacks, le "tsar des cryptomonnaies" de Donald Trump
- Vivek Ramaswamy, le Trump 2.0 qui veut "démanteler" l'État américain
- Tech et Trump ou la victoire d'un darwinisme économique