Peter Thiel, le milliardaire "contrarien" dans l'ombre de Donald Trump, architecte de la nouvelle droite américaine
L'influence du fondateur PayPal et parrain de Facebook sur l'évolution politique et de l'opinion publique aux États-Unis est profonde.

- Publié le 24-12-2024 à 09h28
- Mis à jour le 27-12-2024 à 12h00

"Bonsoir, je m'appelle Peter Thiel. Je suis entrepreneur et je soutiens des gens qui lancent de nouvelles choses, qu'il s'agisse de réseaux sociaux ou de fusées spatiales." C'était le 21 juillet 2016, à la convention du Parti républicain, à Cleveland. Le réseau social ? Facebook. Les fusées ? Celles de SpaceX. Le candidat ? Donald Trump, déjà.
Il y a huit ans, un entrepreneur de la Silicon Valley qui soutenait le Républicain relevait de l'exception. Depuis, Peter Thiel a rallié à Trump un aréopage de ses pairs, parmi lesquels le vice-président J.D. Vance, dont il a financé la campagne sénatoriale en 2022. Pour le Washington Post, l'affaire est entendue depuis : "l'ambition de Thiel est de servir d'architecte de la droite américaine". Voire de remodeler les États-Unis en nation techno-libertarienne.
Le prophète de la cryptomonnaie
La fortune de Thiel, estimée à 14,5 milliards de dollars, est bien moindre que celle d'Elon Musk, de quelque 400 milliards, "mais [Thiel] est le plus influent", selon son biographe, Max Chafkin (The Contrarian : Peter Thiel and Silicon Valley's Pursuit of Power, 2021). "Il est à l'origine de l'idéologie qui a fini par définir la Silicon Valley selon laquelle le progrès technologique doit être poursuivi sans relâche" et indépendamment des conséquences. Au lendemain de la deuxième élection de Donald Trump, le cours du Bitcoin s'est envolé. Selon son habitude, le Président élu s'en attribue tout le mérite. Mais le prophète des cryptomonnaies est Peter Thiel, depuis un quart de siècle, déjà.
Thiel a bâti sa richesse et sa renommée avec PayPal. "Le papier-monnaie est de l'histoire ancienne", clame l'investisseur en 1999, lors du lancement de ce service de paiement en ligne pionnier. Selon lui, les monnaies virtuelles qu'annonce PayPal seront l'instrument de "l'érosion de l'État-nation". Il professe, dès cette époque, ses convictions de libertarien, opposé à toute forme d'impôt et d'interventionnisme de l'État.
Ce rêve semble à portée d'écran tactile. Le milliardaire de 55 ans a converti Donald Trump aux cryptomonnaies. Le vice-président J.D. Vance, dont Thiel est un mentor, en est un ardent promoteur. David O. Sacks, ami et associé de longue date, conseillera le Président élu pour l'intelligence artificielle et les cryptomonnaies. Elon Musk, autre compagnon de route, doit "démanteler" le deep state, cet "État profond" honni des libertariens. Les hommes du Président sont les amis de Peter Thiel.
Le champion d'échecs
Le gourou de la Silicon Valley est un enfant de la Vieille Europe, né à Francfort en 1967. Peter Thiel a un an quand ses parents émigrent aux États-Unis. Son père, ingénieur, est un itinérant de l'industrie lourde. La famille le suit jusqu'en actuelle Namibie, territoire administré par l'Afrique du Sud, où le jeune Peter grandit jusqu'à ses dix ans. Certains y voient l'origine du suprémacisme racial qu'on lui prête. Le fait est que l'adolescent manifeste des opinions de cet ordre au lycée, à son retour aux États-Unis.
À la même période, il est référencé parmi les plus jeunes champions d'échecs des États-Unis. Il est un adepte du blitz, ces parties-éclair où il importe autant d'avoir une stratégie que de faire croire qu'on en a une. Ceux qui l'ont connu alors le décrivent comme le prototype nerd, ces ados intellos, solitaires, rudoyés par leurs camarades. Tels les jeunes héros de la série Strangest Things, l'ado Thiel affectionne l'heroic fantasy, le jeu Donjons et Dragons et la science-fiction, dont les romans d'Isaac Asimov. Le protagoniste de son cycle Fondation, Hari Sheldon, élabore un plan sur des millénaires pour sauver l'Humanité d'une succession de crises inéluctables. Cette figure annonce le Thiel adulte qui prédit l'effondrement, rêve de transhumanisme et affirme vouloir vivre jusqu'à 120 ans, grâce à "l'augmentation" que permettront les biotechnologies.
Le libertarien extrême
Le jeune homme choisit la voie du droit et de la philosophie, qu'il étudie à l'université de Stanford. En pleine décennie Reagan, il manifeste des opinions conservatrices, voire franchement réactionnaires, dans la Stanford Review, qu'il a créée. En 1995, il cosigne avec David Sacks, un pamphlet intitulé The Diversity Myth (Le mythe de la diversité) qui fustige, en vrac, la discrimination positive, la "victimisation" des homosexuels, les "féminazis" et la notion de consentement. En 2016, lorsque des extraits du Mythe… ressortent dans la presse, les deux auteurs invoquent un péché de jeunesse.
Le nerf de la guerre, fût-elle culturelle, est l'argent. Peter Thiel veut devenir riche, et vite de préférence. En 1995, le nouvel Eldorado s'appelle Internet. Ses deux premiers conquérants se nomment Marc Andreessen et Jim Clark. Le premier a 24 ans et est le créateur de Netscape, le premier navigateur grand public. Le second, qui a deux fois son âge, a apporté la mise de fonds de quatre millions de dollars Quatre ans plus tard, AOL rachète Netscape 1,2 milliard. Clark est le modèle de Peter Thiel, déjà trentenaire et qui n'a rien du programmeur. C'est en un, Max Levchin, qui lui présente l'embryon de ce qui va devenir PayPal.
Peter Thiel lève 250 000 dollars, son premier capital-risque. Moins de trois ans plus tard, après avoir fusionné avec X. com d'Elon Musk, PayPal est racheté par eBay 1,3 milliard de dollars. La suite est connue des férus de success story. Au début des années 2000, Peter Thiel finance les start-up qui dématérialisent le vieux monde : Airbnb, LinkedIn, Spotify, Facebook (devenu Meta)… En 2008, il investit 20 millions de dollars dans SpaceX de Musk, quand la société peine à décoller. Tous ces investissements font écho au désir de Thiel, selon Max Chafkin, "d'imposer une forme de libertarianisme extrême qui déplace le pouvoir […] vers les start-up et les milliardaires qui les contrôlent".
Les observateurs de la Silicon Valley ne voient alors que le "gourou de la Silicon Valley" qui change tout ce qu'il touche en or ou, plutôt, en mithril, ce métal imaginaire du roman Le Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien où Thiel puise le nom de ses sociétés : Mithril Capital Management, Valar Ventures ou Palantir Technologies. L'entrepreneur à succès semble l'incarnation des héros des romans d'Ayn Rand (1905-1982), autrice culte des libertariens, qui professe "l'égoïsme rationnel". Selon Rand, l'individu "se doit d'exister pour lui-même". Le héros type de Rand est un "honnête entrepreneur" en lutte contre l'oppression bureaucratique.
Le "nietzschéen d'entreprise"
Dans un article, qui fait grand bruit en 2009, Thiel affirme que liberté et démocratie ne vont pas de pair, que l'aide sociale et le droit de vote aux femmes "ont transformé la notion de 'démocratie capitaliste' en un oxymore". Le libertarien se mue en "contrarien", selon les termes de son biographe, Max Chafkin : il se fait un malin plaisir de prendre le contre-pied de toute pensée en vogue ou dominante. Dans son livre De zéro à un (JC Lattès, 2014), cosigné avec Blake Masters, Thiel vante les "monopoles créatifs" contre la sacro-sainte concurrence, qu'il abandonne aux "losers". Le manque d'innovation est dû à "l'excès de régulation" et au système éducatif "trop conformiste". The Economist en conclut que Peter Thiel est devenu "un nietzschéen d'entreprise".
En 2016, l'annonce de son soutien à Donald Trump fait suite à une réunion décisive, au siège de Facebook. En mai, le site Gizmodo a publié un rapport selon lequel les opinions des conservateurs seraient censurées par le réseau social. Visée, la base trumpiste et l'alt-right, mouvance américaine d'extrême droite, se lancent dans une campagne contre Facebook et son PDG, Mark Zuckerberg. Peter Thiel, investisseur historique du réseau, qui dispose d'un siège d'administrateur, suscite une rencontre entre Zuckerberg et seize ténors de la droite médiatique, dont Tucker Carlson, star de Fox News. Au terme de cette entrevue, Zuckerberg écrit vouloir "que chacun se sente à l'aise pour partager ce qu'il veut" sur Facebook. S'ensuit une déferlante de fake news – qui sera tout autant reprochée à la firme et à Mark Zuckerberg.
Le trumpiste omnipotent
Après la première élection de Donald Trump, Peter Thiel participe à la transition présidentielle, depuis un bureau de la Trump Tower. Steve Bannon, architecte de la victoire de Trump en 2016, le considère comme un "héros" et un "artisan" de l'élection. Thiel ne cachera pas sa déception après le premier mandat de Donald Trump, mal préparé. Lors de la campagne de 2020, il prend ses distances. Quand Donald Trump souffle sur les braises de la colère et provoque l'assaut sur le Capitole, le 6 janvier 2021, la rupture semble consommée.
Peter Thiel a déjà son plan B : J.D. Vance, ancien employé de Mithril, dont il a fait un millionnaire en finançant le fonds d'investissement Narya Capital (autre référence au Seigneur des Anneaux). C'est Thiel qui présente Vance à Trump, à l'été 2021. Il finance ensuite la campagne sénatoriale du futur vice-Président, en 2022. Deux mois avant de s'y engager, Peter Thiel a quitté le Conseil d'administration de Meta, à l'instigation de Matt Gaetz (l'ex-futur ministre de la Justice de Donald Trump).
En 2023, quand la candidature de Donald Trump est encore menacée par les poursuites judiciaires à son encontre, Thiel et son ami David Sacks misent d'abord sur Vance, ainsi que sur l'entrepreneur Vivek Ramaswamy. L'année précédente, Thiel a financé son fonds d'investissement, Strive Asset Management, dont le slogan est des plus libertariens : "Renforcer la richesse, garantir la liberté". Quand tous se rangent derrière Donald Trump, l'ami Sacks favorise la cooptation de J.D. Vance sur le ticket présidentiel.

Dans le roman le plus célèbre d'Ayn Rand, Atlas Shrugged (La Grève), la disparition des hommes de science et entrepreneurs provoque crises et catastrophes. Tous les mortels ne sont pas égaux face à celles-ci. En cas de cataclysme, Peter Thiel sortira son passeport de Nouvelle-Zélande où l'attend une safe house (maison bunker). À moins que, tel son avatar du film Don't look up (Déni cosmique, 2021), Thiel a déjà sa place pour Mars réservée dans une fusée SpaceX d'Elon Musk. Ayn Rand l'aurait-elle classé parmi ses "honnêtes entrepreneurs" ?
Notre série Les Milliardaires de Trump
- Comment la "mafia de la Silicon Valley" prend le pouvoir à Washington
- Peter Thiel, le milliardaire "contrarien" dans l'ombre de Donald Trump
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- Vivek Ramaswamy, le Trump 2.0 qui veut "démanteler" l'État américain
- Tech et Trump ou la victoire d'un darwinisme économique