En Biélorussie, Loukachenko se débarasse de ses principaux opposants en les contraignant à l'exil
Le président tente de pousser ses principaux opposants loin du pays. Maria Kolesnikova réapparaît dans une prison de Minsk. Des diplomates occidentaux au chevet de Svetlana Alexievitch.
- Publié le 10-09-2020 à 06h36
- Mis à jour le 10-09-2020 à 13h29

Il ne reste plus qu'elle. L'écrivaine Svetlana Alexievitch est la dernière des sept membres du présidium du Conseil de coordination encore libre et encore en Biélorussie, mais pour combien de temps ? Mardi matin, terrorisée, elle a demandé aux journalistes de venir à son appartement de Minsk, dans l'espoir d'être protégée alors que son immeuble était surveillé par des inconnus, selon elle. Des diplomates suédois, polonais, roumain et autrichien l'ont rejointe chez elle. "D'abord ils ont kidnappé le pays, maintenant c'est au tour des meilleurs d'entre nous. Mais des centaines d'autres viendront remplacer ceux qui ont été pris dans nos rangs. Mais c'est le pays entier qui s'est révolté, pas seulement le Conseil de coordination", a écrit la lauréate du prix Nobel de littérature 2015 dans une lettre publiée sur le site biélorusse du Pen Centre biélorusse.
Dans la matinée, Maksim Znak, avocat et membre du présidium, a été arrêté par des hommes masqués, alors qu'il se trouvait au quartier général de l'opposition unie, dans le centre de la capitale. Il a juste eu le temps de prévenir que les locaux étaient fouillés, et d'envoyer le message "masques", avant que son téléphone ne soit éteint. Dans la nuit de lundi à mardi, Anton Radniankou, le porte-parole du Conseil, et Ivan Kravstov, le secrétaire exécutif, ont été enlevés et conduits de force à la frontière ukrainienne. Depuis Kiev, ils ont raconté les circonstances de leur enlèvement, menottes et sac sur la tête, ainsi que la fuite de Maria Kolesnikova, kidnappée lundi en plein jour et en plein centre de Minsk. L'opposante, la dernière des trois femmes à avoir défié Loukachenko lors de la présidentielle à être encore en Biélorussie, s'est échappée par la fenêtre de la voiture dans laquelle elle avait été forcée à monter, avant la frontière ukrainienne et a déchiré son passeport. Mercredi, elle a été accusée d'avoir fomenté un coup d'État. Détenue à Minsk, elle a pu voir son avocate Loudmila Kazak. Dans la même journée, Ilya Saley, qui est aussi son avocat et un membre du Conseil, a été arrêté.
Exils forcés
"Cela fait plusieurs semaines que des membres du Conseil de coordination sont arrêtés ou forcés à l'exil, mais à présent Loukachenko s'en prend aussi aux membres les plus célèbres, note Artyom Shraibman, du centre Carnegie de Moscou. À la fin, il pourra dire qu'il n'y a personne avec qui négocier, autant pour lui que pour les puissances étrangères… C'est une technique simple et astucieuse : dès qu'une personne apparaît comme un leader potentiel, elle est écartée de cette manière." Exilés à Vilnius, à Kiev ou à Varsovie, les membres du Conseil de coordination, même s'ils se montrent très actifs, risquent de perdre de leur influence et de leur pouvoir. L'institution créée par Svetlana Tikhanovskaïa n'affiche pas d'autre ambition que d'assurer une transition démocratique pacifique. L'opposante, qui s'est présentée contre Alexandre Loukachenko à la présidentielle du 9 août, a dû se réfugier en Lituanie juste après le scrutin.
Voyage "officiel" en Pologne
"Le Conseil de coordination a de nombreux membres, ils peuvent choisir de n'avoir aucun leader ou d'élire un nouveau présidium, mais cela ne changera rien, ils se feront aussi arrêter, tout le monde le sait", analyse Artyom Shraibman. Les membres du Conseil, éparpillés dans plusieurs pays, ont choisi de faire appel à la communauté internationale. Mercredi, Svetlana Tikhanovskaïa a fait son premier voyage "officiel" à Varsovie. Elle y a rencontré le Premier ministre, Mateusz Morawiecki, qui lui a remis les clefs d'une villa, qui doit être utilisée comme quartier général pour la Maison de la Biélorussie, une institution qui, depuis 2010, sert d'ambassade alternative pour l'opposition. Le choix de la Pologne n'est pas un hasard : c'est l'État qui défend le plus ses intérêts auprès de l'Union européenne. Elle y a retrouvé Veronika Tsepkala, avec qui elle a fait campagne, et Olga Kovalkova, membre du présidium.
La survie des mouvements d'opposition, selon Artyom Shraibman, tient dans la mobilisation de la rue, qui n'est pas coordonnée par le Conseil : "Loukachenko augmente graduellement la répression, il veut mettre de l'ordre dans la rue, c'est la même tendance que pour le Conseil, il y a une augmentation graduelle de la violence. Les autorités sont en train d'expérimenter : elles cherchent ce qui booste la mobilisation et ce qui dissuade les gens de manifester." Autant que les fraudes électorales qui ont permis à Alexandre Loukachenko d'obtenir son sixième mandat, les violences policières après le scrutin ont provoqué une mobilisation historique dans tout le pays. Les Biélorusses ont été ulcérés par les récits de ceux qui ont été détenus et battus par la police.
La mobilisation se poursuit malgré tout
Les autorités, après quelques semaines sans violence, ont décidé de reprendre le contrôle de la rue, et au-delà : les arrestations ont lieu jusque dans les lycées et les universités. Des personnes blessées lors de la grande manifestation du 9 août, et hospitalisées, ont été convoquées par la police ces derniers jours, et accusées de troubles à l'ordre public. Pourtant, la mobilisation ne semble pas faiblir : tous les jours, des manifestations sont organisées à Minsk et en province. Dimanche, ce sont encore 100 000 personnes qui se sont rassemblées dans la capitale, soit autant que les semaines précédentes. Cette marche dominicale est vue comme le baromètre de la détermination des Biélorusses à se débarrasser de Loukachenko. Mais aussi de la détermination de Loukachenko à contre-attaquer. Dimanche, pour la première fois en plusieurs semaines, 630 personnes ont été arrêtées.