"Ce qui me frappe le plus, c'est la capacité des Biélorusses à s'adapter à la répression"
Ioulia Shukan, maîtresse de conférence en études slaves à l'université Paris-Nanterre, observe la société biélorusse depuis des années. Elle, qui avait couvert avec passion la révolution ukrainienne, ne pouvait pas passer à côté de la mobilisation populaire qui éclatait dans son pays natal, la Biélorussie.

- Publié le 21-09-2020 à 14h38
- Mis à jour le 23-09-2020 à 18h57

À la lumière de ses deux semaines passées parmi les habitants de Minsk, elle éclaire cette contestation sans précédent par le prisme de la sociologie du changement politique. "La mobilisation réactive l'identification à la nation biélorusse et le sentiment d'appartenance et de fierté", remarque-t-elle.
Un réveil citoyen

Pendant des années, malgré des sursauts protestataires, en 2006 ou 2010 notamment, le peuple biélorusse s'est montré patient, résilient, apolitique. Il aspirait plus que tout à la stabilité et à la paix. Alexandre Loukachenko lui offrait un certain niveau de vie en contrepartie de la confiscation de ses droits politiques. Les jeunes grandissaient dans l'idée que s'engager non seulement s'avérait risqué mais, en plus, ne servait à rien. Ils ne se reconnaissaient pas forcément non plus dans l'opposition traditionnelle à Loukachenko. Aujourd'hui, les Biélorusses se sont "redécouverts en tant que citoyens" et se "projettent dans la nation civique dont le contour se dessine à travers la mobilisation".
Que s'est-il passé ? Outre la gestion désastreuse du Covid-19, "la campagne électorale, avec l'émergence de figures alternatives, comme le blogueur Sergueï Tikhanovski et, surtout, le banquier Viktor Babariko, en a réveillé beaucoup", rapporte Ioulia Shukan. L'arrestation des candidats et leur disqualification ont convaincu les Biélorusses de suivre la campagne de Svetlana Tikhanovskaïa. L'ampleur de ses meetings "a donné à beaucoup un sentiment de puissance, les gens ont senti qu'ils étaient nombreux". "Ensuite, le vote, l'indignation suscitée par les 80 % que Loukachenko s'était attribués et les exactions policières, extrêmement violentes entre le 9 et le 11 août, ont conforté les citoyens dans leur volonté de protester. C'est ce qui explique que, de dimanche en dimanche, un grand nombre de personnes, jusqu'à 200.000, descendent dans la rue."
Une peur qui n'est plus rédhibitoire
Les témoignages de passage à tabac, de tortures, de viols sont documentés par les organisations de défense des droits de l'homme et partagés sur les réseaux sociaux.
"On a toujours peur quand on descend dans la rue", observe la sociologue, "mais la sensibilité à la peur a baissé, elle n'est plus rédhibitoire". "Plusieurs personnes m'ont dit avoir signé un contrat avec un avocat, qui les représentera en cas d'interpellation. D'autres s'habillent de manière adaptée en cas de détention. Les gens prennent un certain nombre de précautions" avant de sortir.
Ioulia Shukan les voit "déterminés" et "prêts à l'idée de tenir un marathon". "Les Biélorusses vivent une séquence émotionnellement très forte. Ils ont déjà basculé à plusieurs reprises entre l'euphorie - l'impression d'une victoire imminente, comme à la mi-août - et le découragement face à la répression. Ils sont tous dans l'idée que la victoire ne va pas être aussi rapide qu'ils le pensaient et qu'il faut trouver des forces pour continuer à maintenir la pression."
Les actes de protestation prennent les formes les plus variées: ils marchent, ils font la grève, ils chantent, pendent aux fenêtres des habits aux couleurs biélorusses, arrachent les cagoules des forces de l'ordre, etc.

"Ce qui me frappe le plus, c'est leur capacité à s'adapter à la répression et à inventer de nouveaux modes d'action", indique Ioulia Shukan. "Les gens se rassemblent par exemple dans les cours intérieures", formées par les blocs d'immeubles, "et créent entre voisins des liens assez forts de solidarité qui n'existaient pas auparavant. Ils se retrouvent le soir autour d'un thé ou d'une petite collation, ils discutent du cadre de vie, de la situation politique, des actions en commun. Ils se rendent ensemble, en cortège, aux manifestations".
Des manifestants civilisés
Des manifestants qui ramassent les déchets après avoir battu le pavé, des protestataires qui enlèvent leurs chaussures avant de monter sur un banc public, des cortèges qui laissent passer le trafic de voitures avant de traverser : autant d'images témoignant du degré de civisme de la population biélorusse.
"Un certain nombre de pratiques disciplinaires sont socialisées dès le bas âge en Biélorussie", explique Ioulia Shukan. "Elles se manifestent par l'attachement à l'ordre, l'agencement ordonnancé dans la ville, le respect de l'espace public, la non-violence." C'est ce "qui explique aussi l'indignation face à la répression, à l'utilisation de grenades assourdissantes et de gaz lacrymogènes contre des manifestants qui ne s'en prenaient pas aux forces de l'ordre".
Les masques des forces de l'ordre

Depuis quelque temps, les manifestants - des femmes en particulier - arrachent les masques et cagoules des représentants des forces de l'ordre, non identifiés, afin de voir, et de montrer, leur visage. Ce qui provoque des réactions, parfois étonnantes, de fuite ou de courroux ; dans les petites villes, on peut être facilement reconnu. Cacher son visage, pour les membres des structures de force, "est quelque chose de très courant en Biélorussie". Ce qui est nouveau ici, c'est la volonté "d'identifier les représentants des forces de l'ordre et documenter leurs actes pour que justice puisse être rendue par la suite, si le régime tombe". Ces informations sont collectées par différentes chaînes du réseau social Telegram, notamment "Black Book of Belarus".
Le régime s'appuie sur ses forces de l'ordre : la police anti-émeute - "celle qui a été la plus violente, qui compte autour de 1500 personnes"-, les troupes de l'intérieur et l'armée. Bien qu'il y ait eu un certain nombre de défections, "plutôt en bas de la hiérarchie", "il n'y a pas eu de moment de basculement, elles sont restées loyales" au régime.
Ioulia Shukan l'attribue au statut de ces troupes. "Le recrutement parmi les forces de l'ordre constitue souvent une sorte de promotion sociale. Il semblerait qu'au mois d'août, les représentants des forces anti-émeutes, ayant eu carte blanche, aient été récompensés par des sommes très importantes. Le régime les soutient financièrement mais aussi symboliquement : Loukachenko a décoré 300 représentants de la police anti-émeute et d'autres structures." Une liste qui pourra être utile le jour venu… "C'était aussi une manière assez habile d'établir une sorte de responsabilité collective et de dire : 'si mon régime tombe, vous tomberez tous'. Cette récompense peut être vue comme une manière de mettre la pression pour obtenir encore plus de leur soutien dans cette période."
Des femmes qui montent en puissance

Il n'a échappé à personne que les femmes jouaient un rôle déterminant dans la contestation. "La situation des femmes biélorusses est similaire à la place des femmes dans d'autres sociétés post-soviétiques : elles ont les mêmes droits que les hommes, elles peuvent prétendre aux mêmes emplois et à la même rémunération, mais elles exercent en fait des métiers typiquement féminins", contextualise Ioulia Shukan. "En politique, il y a bien sûr un plafond de verre et, si quelques-unes occupent des postes clefs au sein du régime, elles restent en retrait."
Svetlana Tikhanovkaïa, Veronika Tsepkalo et Maria Kolesnikova, le trio qui a mené la campagne électorale en opposition au président Loukachenko, se sont retrouvées sur le devant de la scène politique "par la force des choses", parce que les candidats auxquels elles étaient liées - époux pour les deux premières, collègue pour la troisième - ont été mis sous les verrous ou disqualifiés. Loukachenko ne s'en est pas méfié, "il est misogyne et dans le déni du rôle des femmes". Selon lui, un État ne peut être gouverné par une représentante de ce qu'il considère clairement comme le sexe faible. Svetlana Tikhanovkaïa - qui rappelait elle-même qu'elle ne voulait pas le pouvoir mais "récupérer (ses) enfants et (son) mari, et continuer à faire frire (ses) boulettes de viande" - "s'est présentée parce qu'elle considère l'arrestation de son époux comme extrêmement injuste", rappelle Ioulia Shukan. "Elle a mobilisé sur ce registre de l'injustice, qui n'a pas beaucoup de marqueur idéologique en soi et qui fédère beaucoup de citoyens."
"On a, ensuite, vu la même dynamique à l'œuvre avec toutes ces femmes qui ont rejoint la mobilisation: le sentiment d'injustice et l'indignation face à la répression les ont poussées à manifester, tout en jouant sur le registre genré qu'elles ont elles-mêmes parfois bien intégré", remarque la sociologue. On observe ainsi "des représentations assez stéréotypées", comme "l'association entre femme et habit blanc, femme et fleur, ou femme et marche pacifique". "Il y a aussi des actions typiquement féminines, comme les marches du samedi."
Par contre, comme les hommes, elles sont arrêtées, brutalisées, condamnées. Maria Kolesnikova a été inculpée mercredi dernier pour "atteinte à la sécurité nationale" après avoir résisté à son expulsion vers l'Ukraine. Et samedi passé, nombre de manifestantes, dont la militante septuagénaire Nina Baguinskaïa, ont été embarquées.
Un nouveau drapeau symbolique
Si le drapeau officiel de la Biélorussie est à dominante rouge et verte, l'étendard déployé par les manifestants, interdit, allie le blanc et le rouge. "Il remonte à la république populaire de Biélorussie de 1918. Il a été le drapeau officiel de la Biélorussie entre 1991 et 1995, mais Loukachenko l'a remplacé par un drapeau plus proche de celui de la Biélorussie soviétique. À partir du 9 août, et surtout après cette séquence très violente des trois premiers jours, le drapeau officiel a pratiquement disparu de la mobilisation. Le drapeau blanc-rouge-blanc incarne l'aspiration au changement, à de nouvelles élections et au départ de Loukachenko."
Tout est bon pour afficher du rouge et du blanc - des vêtements, des ballons, des parapluies.
Cela a aussi entraîné la multiplication d'initiatives privées de confection de drapeaux, témoigne-t-elle. Des couples achètent ensemble du tissu pour coudre leur drapeau ; des couturières se mettent derrière leurs machines ; "des comptes Telegram mettent en relation ceux - ou plutôt celles - qui les fabriquent avec ceux qui veulent en acheter".
L'ennemi n'est pas russe
Contrairement à la révolution ukrainienne de 2013 et 2014, la mobilisation ne s'est pas faite en Biélorussie en faveur de l'Union européenne et contre la Russie. Parallèlement à la progression de l'europhilie dans les années 2000-2010, "l'attitude vis-à-vis de la Russie a toujours été positive", relève Ioulia Shukan. "On le ressent aussi dans cette mobilisation : la Russie n'est pas perçue comme une ennemie, mais comme un acteur clef qui peut peser sur l'avenir" du pays.
Mais "le risque pour la Russie, si elle continue à appuyer Loukachenko, c'est de voir ces attitudes positives se dégrader. Dans les premières manifestations, on ne voyait aucune pancarte, aucun slogan en lien avec la géopolitique. Avec le soutien apporté par Vladimir Poutine à Alexandre Loukachenko, des références à Poutine et à son régime commencent à apparaître…", observe la sociologue. "Poutine, retire ta fourchette de la patate biélorusse !", pouvait-on lire ainsi sur une pancarte brandie ce dimanche (en référence à l'une des productions agricoles emblématiques du pays). Dès lors, avertit Ioulia Shukan, "de la position de la Russie dépendra bien évidemment aussi l'attitude des protestataires à l'égard de ce rôle de médiateur que la Russie s'attribue dans cette crise".