Les médias officiels biélorusses et pro-Kremlin désinforment pour discréditer les manifestants
Alexandre Loukachenko, relayé par les médias officiels, veut faire croire à une révolution de couleur.

- Publié le 17-09-2020 à 21h30
- Mis à jour le 18-09-2020 à 14h03

Les arrestations violentes, les disparitions forcées et les actes de torture n'ont toujours pas convaincu les Biélorusses de renoncer à battre le pavé contre le régime d'Alexandre Loukachenko. Pas plus que l'exil contraint, l'emprisonnement ou la mise en examen des principales figures de l'opposition - Maria Kolesnikova vient d'être officiellement inculpée pour "atteinte à la sécurité nationale" .
La stratégie de la répression ne porte pas les fruits escomptés par le Président. Et la stratégie de la désinformation ? Déployée en renfort depuis des semaines, elle bat son plein sur les canaux officiels biélorusses et les médias pro-Kremlin. En occupant l'espace médiatique, l'objectif est d'instiller le doute dans l'esprit des manifestants, sur les motivations de Svetlana Tikhanovskaïa notamment. Après avoir été accusée par le président Loukachenko, en juillet, de préparer des actes terroristes avec l'aide de mercenaires russes, la cheffe de file de l'opposition est désormais présentée comme une marionnette des États-Unis.

Ils "ont pris sous leur tutelle l'ancienne candidate à l'élection présidentielle et d'autres militants de l'opposition", a déclaré Sergueï Narychkine, le directeur du service de renseignement extérieur russe, dans un communiqué relayé par les agences de presse de son pays. Les États-Unis, qui jouent "un rôle clé dans les événements actuels", ont alloué "dès 2019 et début 2020, par l'intermédiaire de différentes organisations non gouvernementales, 20 millions de dollars pour l'organisation de manifestations antigouvernementales". Des manifestations "coordonnées de l'étranger depuis le début", a ajouté ce proche de Vladimir Poutine.
"Alignement de la désinformation"
"Au départ, les médias pro-Kremlin n'étaient pas derrière Loukachenko" , ils n'ont même "montré aucun empressement à défendre le Président sortant" , rappelle l'Union européenne via sa cellule de communication stratégique à destination de l'Europe orientale (StratCom East). Son site EU vs Disinfo, qui répond aux campagnes de désinformation russes, remarque que des chaînes de télévision contrôlées par Moscou avaient montré des foules scandant "Va- t'en" à Loukachenko ; le propagandiste du Kremlin, Vladimir Soloviev, avait même critiqué la violence déployée à l'encontre des manifestants - il faut dire que des journalistes de l'agence de presse Sputnik venaient eux aussi d'être embarqués par les forces de l'ordre.
En fait, "le sort d'Alexandre Loukachenko n'est pas la question la plus importante pour les médias pro-Kremlin" , analyse l'UE. "Le véritable danger vient d'une population déterminée qui descend de son plein gré dans les rues pour demander des comptes, c'est pour cela qu'elle est la cible de la désinformation pro-Kremlin."

L'envoi de trente journalistes de Russia Today à Minsk, pour travailler à la télévision d'État biélorusse, a dès lors permis aux médias pro-Kremlin de "se concentrer sur la production intensive de discours de désinformation adressés aux publics russe et biélorusse", bref de procéder à un "alignement de la désinformation" entre les deux capitales. "La Russie est capable, à n'importe quel moment, de changer le discours officiel dans les médias bélarusses comme ça l'arrange", constate Ekaterina Lyzhina, spécialiste de la politique étrangère de Minsk (ULB). "La propagande a changé depuis l'arrivée des journalistes de Russia Today . Ils ont essayé de semer un conflit religieux entre les catholiques et les orthodoxes. Ils ont aussi montré que les autorités bélarusses commençaient à protéger les monuments soviétiques, insinuant que les manifestants étaient nationalistes, antirusses, irrespectueux de l'histoire soviétique, alors que ce n'est pas le cas. C'est très artificiel."
Une "révolution de couleur"
Leur objectif, selon la cellule stratégique européenne, "consiste à discréditer les manifestants et à faire fi des droits civiques et démocratiques des citoyens biélorusses" .
Le message qui revient en boucle dans ce contexte vise à assimiler la mobilisation biélorusse à une révolution fomentée depuis l'étranger. "Nous savons qui dirige, qui veut que quelque chose arrive au Bélarus et c'est pourquoi nous ne baissons pas la garde et sommes prêts à répondre à tout défi", a affirmé Alexandre Loukachenko mercredi, selon l'agence étatique Belta. "La tactique des organisateurs était basée sur le manuel classique des révolutions de couleur", du nom des mouvements pro-occidentaux qui ont mobilisé les foules en Ukraine (la révolution orange et l'EuroMaïdan) ou en Géorgie (la révolution des roses).
Cette association entre mouvements, largement partagée par les médias russes, permet d'accréditer la thèse d'une foule manipulée par les États-Unis, et l'Occident en général, en dépit de la réalité du terrain biélorusse : les manifestants n'expriment pas de revendication géopolitique, ils réclament la démocratie et le savent bien. La question est donc de savoir jusqu'à quel point, et où, la propagande trouve son public.