"Pour la Finlande, la Russie peut être une menace existentielle"
Antti Pelttari, chef du service secret, la SUPO, décrit l'état d'esprit des Finlandais, proches voisins de la Russie.
- Publié le 07-05-2022 à 12h31
- Mis à jour le 07-05-2022 à 12h34

C'est l'une des conséquences de la guerre en Ukraine : la Finlande, avec la Suède, s'apprête à poser sa candidature à l'Otan. Membre de l'Union européenne depuis un quart de siècle, la Finlande partage une frontière de 1 340 km avec la Russie. La Libre Belgique a interrogé le patron du service secret finlandais (SUPO), Antti Pelttari, sur le climat qui règne actuellement à Helsinki et dans le pays.
Antti Pelttari, quelle est la présence diplomatique russe en Finlande ?
La Russie a l'une de ses plus grandes ambassades en Finlande, avec 150 personnes. Nous ne détaillons pas publiquement combien, parmi eux, sont des agents de renseignement. Pas plus que nous n'annonçons, en temps normaux, quand nous procédons à des expulsions. Ce que je peux vous dire, c'est que la Finlande a expulsé trois diplomates russes depuis le début de la guerre en Ukraine. Deux ont été déclarés persona non grata et un autre n'a pas vu son permis de résidence renouvelé.
Des diplomates finlandais à Moscou ont-ils été expulsés par mesure de rétorsion ?
Pas pour le moment, mais cela va se produire très probablement. Beaucoup de pays, dont la Finlande, s'attendent à une réaction.
Votre pays doit-il encore jouer un rôle d'intermédiaire entre Moscou et le monde occidental ?
Ce n'est plus possible maintenant. Notre Président (Sauli Niinistö, NdlR) a dit publiquement qu'il y avait beaucoup moins de place pour une position intermédiaire parce que les divisions entre le monde occidental et la Russie sont si fortes. Nous sommes très fermement ancrés dans le camp occidental.
Vous allez rejoindre l'Otan ?
Très probablement, comme l'ont dit notre Président et notre Première ministre (Sanna Marin, NdlR). Environ 65 % de la population, selon les sondages, est en faveur de l'appartenance à l'Otan. Sur 200 députés, près de 120 ont affirmé qu'ils soutenaient l'adhésion. Seulement onze sont contre. Et le reste n'a pas encore pris position. Plus personne ne propose un référendum sur ce sujet maintenant. La décision sera prise dans deux semaines.
Pourtant, vous ne voyez pas pour le moment une augmentation de l'interférence russe chez vous ?
Nous n'avons pas vu, depuis le début de la guerre, une augmentation des opérations cyber ou d'information de la part de la Russie, mais nous devons être prêts à toute éventualité, surtout depuis que l'adhésion à l'Otan récolte un si grand soutien de la population. La Russie pourrait vouloir influencer le processus de décision ou montrer aux Finlandais qu'une adhésion à l'Otan serait dommageable au pays.
Comment jugez-vous les faiblesses de la Russie dans cette guerre ?
Il est évident que la décision d'attaquer l'Ukraine a été prise dans un très petit cercle de gens, très proches du président Poutine. Il n'y a pas eu de planning pour évaluer les conséquences plus larges d'une attaque. Pas plus qu'il n'y en a eu pour se demander si, en cas d'attaque, la Finlande voudrait rejoindre l'Otan ou le monde occidental prendre des sanctions.
Vous sentez-vous menacé par la Russie ?
Non, nous avons survécu pendant des siècles et, aujourd'hui, il y a une forte volonté dans la société de défendre notre démocratie. Ce genre de menaces rend en fait la société plus résiliente.
Y compris dans la minorité russophone, quelque 80 000 habitants ?
Les Russes sont venus en Finlande de façon volontaire. Traditionnellement, ils n'ont pas été très réceptifs à la propagande russe. Il y a des petites indications qu'une partie infime d'eux croit à la propagande russe, mais cela reste marginal.
Avez-vous une vision différente de la Russie que les autres pays occidentaux ?
Il est assez naturel que les pays voisins de la Russie aient une vision différente. Pour la Finlande, la Russie peut être une menace existentielle. Pendant la Seconde Guerre mondiale, durant la Guerre d'Hiver, notre pays a été envahi par les Soviétiques. C'est très concret. Notre détermination - et celle de l'Union européenne - à défendre nos démocraties est grande. Depuis 2014, nous avons changé notre législation pour permettre, par exemple, à nos gardes-frontières de résister aux petits hommes verts. Ces changements ont été faits pour permettre au pays d'être plus résilient.
Le pays a-t-il connu beaucoup d'affaires d'espionnage ?
La dernière affaire où un citoyen finlandais a été jugé et condamné pour espionnage en faveur de la Russie remonte à vingt ans. Nous ne sommes pas sûrs à 100 % évidemment que cela ne se reproduira plus. Mais nous essayons d'agir préventivement, notamment en informant la population des techniques d'enrôlement d'espions : de l'amitié, puis des informations qui sont soutirées progressivement. Une approche classique, que nous appelons dans notre jargon, la "culture des contacts". Il y a, en Finlande, une propension de la population à aider les services de police et de renseignement. L'un de mes prédécesseurs, dans les années 1980, disait que la SUPO avait cinq millions d'agents…. L'an dernier, un sondage Gallup a montré que 91 % de la population avait une confiance élevée ou relativement élevée dans notre service. L'une des raisons qui expliquent cette confiance, c'est que nous essayons d'être transparents, d'expliquer notre travail.
Vous rendez public le nombre de vos agents ?
Oui, c'est une information publique. Près de 530 personnes travaillent pour la SUPO. Nous n'étions qu'environ 200 en 2011, quand j'ai commencé. Le même mouvement se produit en Belgique, à la Sûreté de l'État. C'est positif.