À Kharkiv, des volontaires risquent leur vie pour sauver celle des animaux
Au cœur de la guerre en Ukraine, les membres de l'association Animal Rescue Kharkiv (ARK) se rendent dans les villes et villages proches du front pour secourir chiens, chats et autres animaux.
- Publié le 12-05-2025 à 09h38

Dans leur van criblé d'éclats d'obus, Ruslan, 42 ans, et Simone, 25 ans, plaisantent et parlent de leur quotidien à Kharkiv. Tous deux sont membres de l'association de protection animalière Animal Rescue Kharkiv (ARK) et se rendent dans les villes et villages proches du front pour secourir chiens, chats, mais aussi chèvres, lapins, chevaux, vaches, cochons et même des poissons. Depuis février 2022, l'association a sauvé plus de 22 700 animaux.
En cette fin du mois d'avril, Simone et Ruslan partent pour Kostiantynivka, à 10 km des lignes russes, cible régulière de frappes et de drones. "Souvent, les gens fuient mais ne peuvent pas emmener leurs animaux, faute de place ou parce qu'ils sont interdits dans leur futur logement. Alors ils nous appellent pour les prendre en charge", explique Ruslan. Ancien garagiste, il s'est formé sur le tas aux soins d'urgence en zone de guerre. Blessé à Vovchansk l'été dernier, il poursuit malgré tout. "Les animaux ne comprennent pas la guerre. En tant qu'humains, on peut se soigner ou fuir, mais eux non, ils dépendent de nous et il faut les aider", affirme-t-il.
Après quatre heures de route, les deux volontaires enfilent leur gilet pare-balles et activent leur détecteur de drones. Simone, une jeune Suissesse engagée dans la cause animale depuis l'enfance, scrute le ciel. "Je suis volontaire pour ARK depuis presque un an, et j'ai vu à quel point les drones ont envahi le ciel. Il y en a partout !", dit-elle.

Animaux terrifiés par les bombardements
Arrivés à destination, ils sillonnent la ville pendant cinq heures. Ruslan suit une liste d'adresses, mais la tâche est loin d'être simple. Parfois, ce sont les voisins qui les appellent après le départ précipité des maîtres, contraints d'abandonner leurs compagnons. La situation dans la ville est catastrophique. Certains quartiers sont réduits à l'état de ruines, les animaux errent terrifiés par les bombardements.
"Simone, cours derrière, je le bloque ici !", crie Ruslan, tentant d'attraper un chien qu'une vieille dame, en pleurs, avait nourri jusque-là. À l'aide d'un lasso, il le place dans une des dizaines de cages à l'arrière du van. À la fin de la journée, le véhicule est rempli : 42 chiens et chats, dont plusieurs chiots et chatons. "Journée calme !", sourit Ruslan. Mais, sur la route du retour à Kharkiv, ils échappent de peu à une attaque massive de drones Shaheed. Heureusement, plus de peur que de mal, tous les animaux arrivent sains et saufs. Ils sont alors placés en quarantaine, avant d'être confiés à des refuges ou amenés à la clinique vétérinaire d'ARK.

Centres de réhabilitation pour animaux
Dans cette clinique, une dizaine de vétérinaires et assistants soignent les blessés, souvent originaires des régions de Donetsk, Soumy ou Kharkiv. Grâce à des dons de particuliers et d'organisations de protection animalière comme PETA, ARK emploie aujourd'hui plusieurs dizaines de personnes. Une fois soignés, les animaux sont proposés à l'adoption. "Notre but est que chaque animal trouve une famille, ici ou ailleurs en Europe", déclare Yaryna, 30 ans, représentante d'ARK.
Depuis plus d'un an, l'association a ouvert un centre de réhabilitation pour chats, "Le Petit Prince", situé dans un souterrain du centre-ville. Là, 257 chats vivent entre arbres à chats, coussins et gamelles. Ils déambulent à l'affût de caresses des quelques visiteurs. "C'est une vraie thérapie. On invite les gens à venir pour passer du temps avec les chats et peut-être les adopter", ajoute Yaryna. En avril 2025, plus de 80 chats ont trouvé une famille.
À une vingtaine de kilomètres, ARK a aussi ouvert, en août 2024, un autre refuge, cette fois pour les plus grands animaux, tous rescapés de villages près du front : chevaux, chèvres, moutons, cochons et chiens. Actuellement, 70 chiens y vivent, sur les 900 pris en charge dans les différents refuges de l'association.
Le lieu, une ancienne ferme, reste à aménager. "On manque de personnel. Alors tous les vendredis, on fait appel à des bénévoles pour nettoyer les enclos", raconte Yaryna. Tatiana, l'une des volontaires, déclare en posant sa pelle : "Ces animaux souffrent encore plus que nous. Ils ne peuvent pas se défendre. C'est notre devoir de les aider." En attente de financements, cet endroit a pour ambition de devenir un sanctuaire, pour ensuite relocaliser les bêtes dans des refuges européens, loin de la guerre.

Sauver 5 000 animaux
Dans le nord de la région de Kharkiv, le Feldman Ekopark a été ravagé par la guerre. Situé à une vingtaine de kilomètres de la frontière russe, ce parc alliant loisirs, soins animaliers et thérapie pour enfants a été la cible de bombardements intenses dès le début de l'invasion. "90 % du parc a été détruit, 300 animaux ont été tués", raconte Olena, 25 ans, responsable de la communication.
Dès mars 2022, une vaste opération d'évacuation a été lancée pour sauver quelque 5 000 animaux, vers d'autres zoos en Ukraine ou en Europe. Cela a pris trois mois et coûté la vie à six volontaires, dont un adolescent de 15 ans. "Malgré les morts et les blessés, on a continué jusqu'au bout", insiste Olena. Les traces sont encore visibles : enclos brisés, cratères d'obus, vitres éclatées. Mais la reconstruction est en cours et le parc héberge aujourd'hui 1 500 animaux, dont des tigres blancs, lémuriens, chimpanzés, oiseaux et chèvres revenus lorsque les troupes russes se sont éloignées de la frontière à l'automne 2022.
L'Ekopark a également son projet "Good Home", qui vise à réhabiliter des animaux domestiques ou sauvages retrouvés près du front. Tania, déplacée de Koupiansk, y travaille avec ses trois biques évacuées en même temps qu'elle. Elle s'occupe aujourd'hui d'une trentaine de chèvres. "C'est devenu comme ma maison ici, je les connais toutes et je leur ai toutes donné un prénom. Je n'ai pas peur de travailler ici", explique Tania en faisant référence à une attaque de drone Shaheed survenu dans la nuit du 2 au 3 mars dernier, tuant trois chèvres.

Grâce aux dons de particuliers et au soutien de l'oligarque Alexander Feldman, l'Ekopark poursuit sa renaissance. Un plan d'évacuation est déjà prêt en cas de nouvelle offensive. "Prendre soin des animaux est profondément ancré dans notre culture ukrainienne, c'est notre devoir", insiste Olena qui consacre ses jours de congé à aider d'autres organisations à évacuer des animaux près du front.
Penser avec le cœur
Ce même engagement anime Khanna, 54 ans, déplacée de Vovchansk, ville du nord de la région de Kharkiv, aujourd'hui presque sous contrôle russe. Ancienne fonctionnaire, elle s'est occupée, seule, de 66 animaux pendant les bombardements intenses sur sa ville. "Des gens sont partis en Russie après la libération. Sans papiers pour leurs animaux, ils les ont laissés derrière", déplore-t-elle.
Aujourd'hui installée à Kharkiv avec ses quatre chats évacués, elle raconte comment, pendant des mois, elle parcourait Vovchansk à vélo pour nourrir chiens et chats, malgré les frappes. "Il n'y avait ni électricité ni gaz, mais on recevait de l'aide humanitaire que les gens partageaient avec les animaux, comme des boîtes de conserve de viande."
Lors de son évacuation le 12 mai 2024, elle n'a pas pu emmener tous les chiens ni cinq de ses chats, trop stressés pour être capturés. "Beaucoup de gens sont restés jusqu'au dernier moment, uniquement pour ne pas abandonner leurs animaux, confie-t-elle en caressant son chat assoupi. C'est notre mentalité : penser avec notre cœur, pas avec notre tête."
