Quid des médecines non conventionnelles face au cancer
Les patients atteints de cancer ayant aussi recours aux médecines non conventionnelles sont une réalité, aujourd'hui. Encore faut-il bien définir quelle est leur place. Dossier.
- Publié le 06-05-2016 à 14h46
- Mis à jour le 06-05-2016 à 15h00
Les patients atteints de cancer ayant aussi recours aux médecines non conventionnelles sont une réalité, aujourd'hui. Encore faut-il bien définir quelle est leur place. Dossier.
Pour diminuer le poids des effets secondaires
Pour compléter les traitements classiques - et en aucun cas pour les remplacer -, de 30 à 70 % (selon les études) des patients atteints de cancer recourent aux médecines non conventionnelles. Qu'il s'agisse d'homéopathie, d'acupuncture, de phytothérapie, de relaxation, de mindfulness (pleine conscience), ou de compléments alimentaires - pour citer les principales aides complémentaires -, ils espèrent trouver en elles un moyen de diminuer certains effets secondaires liés aux traitements classiques (fatigue, nausées…) et ainsi améliorer leur qualité de vie.
Que peut-on réellement en attendre comme bénéfices ? Quelles sont les précautions à prendre ? Existe-t-il des contre-indications, voire des dangers réels dans certains cas ?
Il s'agit de venir en complément
C'est à ces nombreuses et légitimes questions que sont venus répondre plusieurs médecins (gynécologue, oncologue, généraliste…), lors d'une matinée d'information récemment organisée à Bruxelles, à l'initiative de la Fondation contre le cancer (FCC), en association avec l'association Fonds Anticancer.
"Le recours à des médecines non conventionnelles chez un très grand nombre de personnes atteintes de cancer est aujourd'hui une réalité, a déclaré Dr Didier Vander Steichel, directeur médical et scientifique de la FCC. Partant de cette constatation, la Fondation contre le Cancer ne souhaite ni recommander leur usage, ni le dissuader par principe mais encourager une réflexion positivement critique sur leur place éventuelle dans leurs prises en charge des cancers. Cette réflexion devrait idéalement concerner patients et soignants."
Pas d'impact direct
Pour le Fondation, le bénéfice qu'on peut raisonnablement espérer d'une médecine non conventionnelle se situe au niveau d'une amélioration de la qualité de vie. Par contre, il n'est pas réaliste d'espérer un impact direct sur les chances de guérison.
"Il ne s'agit pas de médecine alternative, ce terme doit être en l'occurrence banni, a tenu à souligner d'emblée le Dr Didier Vander Steichel. Il ne s'agit évidemment pas de remplacer les traitements classiques, mais bien de venir en complément. Et quel que soit le recours à l'une d'entre elles, il convient toujours d'en parler avec le médecin oncologue. Sachant aussi qu'il reste des zones grises en ce qui concerne ces médecines non conventionnelles."
Le thé vert n'a pas d'effet préventif reconnu
Si certaines études ont, dans des cas bien précis, permis de mettre en évidence - ou non - des effets bénéfiques de certaines médecines non conventionnelles, il reste de nombreux domaines dans lesquels des études plus approfondies doivent encore être menées avant de pouvoir affirmer quoi que soit.
Ainsi le Dr Benjamin Fauquert, du CEBAM, Centre belge de médecine Evidence-Based (EBM, médecine basée sur les preuves), a-t-il dressé un état des lieux des connaissances, basé sur 29 revues publiées par la Cochrane Collaboration, une organisation internationalement reconnue en EBM.
Voici ce qu'il en ressort, entre autres.
1. Les effets non reconnus :
- le champignon reishi n'a démontré aucune efficacité ni sur la survie ni sur les symptômes du cancer;
- la pratique du yoga dans le suivi de patients atteints de cancer hématologique n'a pas montré d'effets significatifs;
- la consommation de thé vert ne prévient pas les cancers.
2. Les effets possibles :
- la musicothérapie - de même que l'art-thérapie - réduit l'anxiété et, dans une moindre mesure, la douleur, mais elle ne diminue ni la fatigue ni la dépression;
- l'aloe vera, le miel et la cryothérapie semblent pouvoir diminuer la mucite buccale, mais cela reste à confirmer, les études menées dans ce domaine étant de trop petite taille;
- les thérapies de relaxation améliorent significativement la disparition des bouffées de chaleur chez les patientes atteintes d'un cancer du sein;
- bien que de faible qualité, les études disponibles montrent une amélioration de la qualité de vie des patients atteints d'un cancer de l'œsophage ayant pris des herbes chinoises, ce qui ne vaut pas pour le cancer du sein.
3. Les effets qui restent à démontrer :
- de qualité insuffisante, les 5 études retrouvées sur l'impact de l'acupuncture pour réduire la douleur ne permettent pas de conclure à des résultats fiables;
- les bénéfices de la pratique du yoga dans le suivi des patientes atteintes de cancer du sein n'ont pas été démontrés de manière significative;
- l'avantage du lycopène (de la famille des caroténoïdes) pour prévenir le cancer de la prostate n'est toujours pas démontré.
"Il est important d'évaluer également la sécurité de chacune de ces interventions, souligne encore le Dr Fauquert. Si un effet positif est recherché, une intervention peut par définition également toujours produire des effets secondaires." Ainsi la prise de vitamines peut-elle avoir un effet négatif sur l'évolution de certains cancers. La plus grande prudence reste donc bien de mise, comme on pourra le voir dans cette série d'articles.
L'homéopathie a sa place en tant que soin de support
Quelle est la place de l'homéopathie dans la prise en charge intégrative d'un patient atteint de cancer ?
Désireuse de "sortir du débat passionnel", le Dr Ingrid Theunissen, gynécologue au CHIREC, site Edith Cavell à Bruxelles, est convaincue de l'intérêt de l'homéopathie, en tant que "soin de support" ou "ensemble de soins en plus des traitements oncologiques spécifiques".
C'est en voyant le nombre grandissant de ses patientes qui faisaient appel aux médecines complémentaires, qu'elle a commencé à s'intéresser, puis à se passionner pour cette approche. "La fabrication et la vente des médicaments homéopathiques répondent aux mêmes normes de sécurité et à la réglementation en vigueur pour tous les médicaments, tient à rappeler ce médecin. Avec une prescription médicale, ils bénéficient d'un remboursement variable selon les mutuelles. […] Ils ne présentent pas de risque d'interaction médicamenteuse et peuvent donc être pris simultanément aux autres traitements. Si ce n'est une allergie au lactose pour les granules et les globules, il n'existe aucune contre-indication au médicament homéopathique. Il présente un niveau de sécurité très élevé. Les seuls risques potentiels sont liés à une mauvaise indication ou à un mésusage, mais non au médicament lui-même."
Toujours en dialogue avec l'oncologue
Cela étant, l'indication d'un traitement homéopathique ne doit pas être envisagée à la légère pour autant. "Elle doit être posée à l'issue d'une consultation "normale" qui, sur base des plaintes du patient et avec l'aide éventuelle d'examens complémentaires, détermine le diagnostic et le pronostic, souligne le Dr Theunissen. Les indications cliniques retenues sont celles considérées comme fiables, c'est-à-dire vérifiées par la pratique, et surtout éthiques, à savoir cohérentes avec les connaissances médicales actuelles et les possibilités des autres thérapeutiques."
Et n'oublions jamais que : "le traitement homéopathique n'a pas pour but de traiter le cancer mais bien de diminuer les effets secondaires liés à la maladie et aux traitements du cancer". A considérer donc comme un traitement complémentaire, "l'homéopathie a des effets sur l'ensemble des symptômes, améliore la tolérance au traitement et la qualité de vie", affirme la gynécologue, tout en insistant sur le fait qu'il "doit toujours être pris en dialogue avec l'oncologue".
Mais aussi en précisant qu'"il ne faut pas avoir d'attentes trop importantes ou de pensée magique. Il convient de rester réaliste". Si l'on peut par exemple espérer diminuer la survenue ou l'intensité de certains symptômes comme la fatigue ou les nausées, il ne s'agit pas nécessairement d'attendre la disparition totale de ces effets indésirables.
A quels stades de la maladie ? Alors, à quels stades de la maladie et à quels niveaux l'homéopathie peut-elle s'avérer utile ?
- Avant l'apparition du cancer, cette approche peut faciliter le sevrage tabagique.
- Pendant la période de mise au point et de diagnostic, le traitement homéopathique peut diminuer l'anxiété, fréquente à cette période, ainsi que l'inconfort et les conséquences liés aux procédures diagnostiques (biopsie) et aux gestes chirurgicaux.
- Enfin, au cours de la phase de traitement par chimiothérapie, il peut être pris préventivement afin d'atténuer les toxicités induites par le traitement et de ce fait, améliorer la qualité de vie.
- Pendant la radiothérapie, poursuit le Dr Theunissen, "le traitement homéopathique diminue le risque de développer une radiodermite et atténue la fatigue qui s'accumule avec les séances de traitement".
Quelle valeur ajoutée ? Quant à la valeur ajoutée d'un traitement homéopathique de support, "elle est surtout évidente pendant la phase de suivi du cancer du sein à laquelle est souvent associé un traitement par hormonothérapie, explique le Dr Theunissen. Le nombre d'abandon important (de 30 à 50 %) avant la fin du traitement hormonal adjuvant constitue une réelle perte de chances pour les patientes. La mise en place précoce d'un traitement homéopathique permet d'améliorer la tolérance au traitement et donc de ne pas l'interrompre".
Les mises en garde Il n'en reste pas moins que certaines mises en garde s'imposent. Ainsi, "pour être efficace et dénué de risque induit par un mauvais usage, prévient le médecin, le traitement homéopathique doit être prescrit par un professionnel de la santé formé à l'homéopathie. Il ne doit au grand jamais motiver l'arrêt ou l'interruption du traitement du cancer. La prise doit se faire en toute transparence avec le médecin oncologue".
Une autre mise en garde consiste à ne pas confondre homéopathie, ne présentant aucun risque d'interaction médicamenteuse, avec d'autres traitements complémentaires à base biologique comme la phytothérapie, la gemmothérapie, l'aromathérapie, ou la prise de compléments alimentaires qui, eux, présentent un risque réel d'interagir avec le traitement du cancer.
En conclusion Pris à bon escient, le traitement homéopathique doit être considéré, selon le Dr Theunissen, comme "un partenaire fiable et sans risque, peu coûteux, à effet potentiel positif, qui s'intègre dans une prise en charge interdisciplinaire du traitement du cancer".