Sous hypnose à chaque étape du cancer
En pensées, Cristina, atteinte d'un cancer au sein, est sur la plage de son enfance. Souvenirs heureux. En réalité, elle se trouve sur la table d'une salle d'opération, à Saint-Luc. Récit d'une séance d'hypnose postopératoire avec le psychologue.
- Publié le 06-06-2016 à 18h29
- Mis à jour le 06-06-2016 à 19h30

D'une voix douce, il demande à sa patiente : "Où voulez-vous aller aujourd'hui ? A la plage ? En forêt ? Dans les nuages ?" En fait de destination "exotique", c'est dans sa tête que devra voyager Cristina, les deux pieds bien ancrés sur le sol d'un bureau situé au cinquième étage des Cliniques universitaires Saint-Luc, Route 52, Unité d'hématologie.
Il fait gris et sinistre ce jour-là, mais voilà que, assise sur sa chaise, les mains posées sur les cuisses et les yeux clos, la jeune femme de 34 ans s'évade - sous le soleil ? - en quelques minutes. "Un voyage gratuit, sans prendre l'avion; c'est chouette, en fait !" , nous avait-elle lancé en souriant quelques minutes avant que David Ogez, docteur en psychologie à l'Institut Roi Albert II des Cliniques Saint-Luc, n'entame sa séance d'hypnose.
Mi-avril dernier, cette maman de deux enfants s'entend confirmer ce qu'elle avait redouté après une autopalpation : la présence d'un cancer du sein. "Tout est alors allé très vite, ce qui est très bien , nous dit-elle . Mais il faut quand même gérer les émotions." Dès l'annonce du diagnostic, le parcours médical de la jeune architecte sera, à chaque étape, accompagné par l'hypnose : autohypnose lors de la biopsie, hypnose pour l'intervention - une mastectomie -, en mai, mais aussi lors des séances de chimiothérapie, qu'elle commence cette semaine, puis de radiothérapie.
La séance peut commencer
Aujourd'hui, c'est pour gérer ses émotions et mieux aborder la suite du traitement que la jeune femme s'est rendue chez le psychologue, qui lui propose de faire une lévitation. Cristina acquiesce. La séance peut commencer.
"Respirez profondément, toujours en prenant conscience de votre respiration, de l'air, de l'oxygène qui circule dans le corps… L'idée est de changer votre rythme de respiration, juste vous concentrer sur ce qui se passe à l'intérieur de vous. Déjà peut-être maintenant vous avez le sentiment qu'une partie de votre corps est plus légère, plus détendue… La main gauche ? D'accord. Imaginez que tout l'oxygène du corps va s'emmagasiner dans cette main gauche. Un peu comme si elle était une montgolfière, avec des couleurs, des dessins… Ou pas. Imaginez que vous laissez l'oxygène se mettre dans cette montgolfière. Peut-être que, progressivement, vous sentez déjà un mouvement. Et vous savez qu'alors, vous apprenez à lâcher prise…"
La main a décollé du pantalon, s'est élevée, doucement, à 10, 20, 30 cm au-dessus des jambes…"Une fois que le ballon a quitté le sol, il peut monter de plus en plus haut , encourage David Ogez, sur un ton plutôt monocorde . Et vous savez qu'une fois dans le ciel, on peut regarder plus bas et choisir un endroit à visiter : peut-être des montagnes, des forêts, une plage… Lorsque vous avez trouvé, vous pouvez vous poser, à votre rythme. […] Quand vous êtes bien installée dans cet endroit, vous pouvez regarder ce qu'il y a à y voir. Peut-être d'autres personnes; c'est vous qui voyez. Plus vous entrez à l'intérieur de vous, moins vous entendez ce qui se passe dans cette pièce."
Et puis, alors que l'on se demande où le psychologue veut en venir, on y arrive… "Peut-être que, par rapport à ce que vous avez vécu la semaine précédente (NdlR : l'intervention chirurgicale), vous imaginez que vous avez un sac à dos avec, à l'intérieur, des émotions, des souvenirs… Et peut-être que, dans cet endroit de sécurité, vous pourriez déposer ce que vous avez dans le sac à dos et que vous voulez oublier. Vous pourriez laisser dans cet endroit, des choses que vous trouvez trop lourdes et ainsi retrouver plus de légèreté. Quand c'est fait, vous pouvez me faire un petit signe."
Un masque de tristesse
Le visage de Cristina se crispe, rougit, semble s'endolorir. C'est un masque de tristesse qui l'envahit. Manifestement, la voilà submergée par ses émotions. On voudrait lui souffler de laisser là, dans cet endroit, son sac à dos et tout le contenu, de fuir au plus vite, mais le psychologue ne la brusque pas. Toujours doucement, il poursuit. A son rythme, celui de Cristina. "Prenez le temps de vous débarrasser de ces choses qui vous sont lourdes" , lui suggère-t-il. Puis, la voyant au bord des larmes, les paupières toujours fermées, il la rassure : "Parfois lorsque l'on dépose des choses lourdes, cela génère des émotions, mais c'est normal, c'est naturel… Maintenant que le sac est léger et qu'il y a de la place, vous pouvez éventuellement y mettre des choses positives; pourquoi pas des ressources qui vous permettront de fonctionner de manière optimale les semaines à venir, y mettre ce qui est important pour vous, des bons souvenirs, des choses plus légères… Vous avez de la place; allez-y, à votre rythme. Déjà fini ? Très bien. De toute façon, vous pouvez retourner dans cet endroit à tout moment."
C'est-à-dire à tout moment du traitement que vient de commencer Cristina qui, revenant peu à peu à la réalité, ne peut s'empêcher d'essuyer quelques larmes. "Ce sont les émotions , s'excuse-t-elle .C'est le sac à dos. J'aurais voulu rester dans la montgolfière."
On se demande si on en est capable
Cristina est particulièrement réceptive, admet David Ogez : "On lui dit de partir; et elle y va !" La jeune femme avait déjà expérimenté l'hypnose chez sa dentiste. Quand elle a appris l'existence de son cancer du sein, elle s'est aussitôt enquise de savoir si elle pouvait avoir recours à l'hypnose dans le cadre de sa prise en charge du cancer. "Dès que l'on m'a dit "opération", j'ai parlé "hypnose" , explique Cristina . C'est vrai, on se demande si on en est capable ou pas. J'avais envie de vivre cette expérience et voir si je pouvais aller au bout de cette envie. Avec l'équipe médicale, le psychologue, les anesthésistes, nous avons discuté. Et les craintes ont été assez vite apaisées, car on nous explique que tout est bien encadré. Il n'y a pas à choisir entre hypnose ou pas; si, à tout moment, on ne se sent pas à l'aise, on peut "switcher" et faire une anesthésie générale. Cela m'a rassurée et donné l'envie d'aller jusqu'au bout."
Quand elle a su que son intervention pouvait se dérouler sous hypnose - ce qui n'est pas toujours le cas -, sachant qu'une anesthésie locale est d'office pratiquée, la patiente n'a plus hésité."J'avais déjà entendu parler des avantages de l'hypnose par rapport à une anesthésie générale classique , poursuit-elle , que ce soit au niveau de la santé ou de la récupération. Mais ce qui m'a peut-être le plus motivée, malgré une certaine appréhension juste avant l'opération, c'est le fait de ne pas être absente lors de l'intervention, d'être bien présente et de vivre un moment important du traitement. Avec l'hypnose, il n'y a pas un "avant" et un "après" l'opération. Il y a aussi un "pendant" C'est un processus beaucoup plus facile à vivre. On est dans une sorte de monde parallèle. On participe à son opération."
On participe, on contrôle ses émotions
" Si l'hypnose pâtit parfois d'un a priori négatif, à travers tout ce qui est véhiculé par les spectacles, c'est parce que l'on dit que les gens perdent conscience et le contrôle d'eux-mêmes alors que c'est justement l'inverse , intervient le psychologue, David Ogez . Au contraire, on participe, on contrôle ses émotions en vidant par exemple son sac. Plutôt que vouloir se distancier du corps parce que, à un moment donné, il nous a trahis, on va l'utiliser pour aller mieux."
"Chronologiquement , précise pour sa part le Pr Fabienne Roelants, anesthésiste aux Cliniques Saint-Luc , lorsque la patiente a été vue en gynécologie et qu'elle a marqué un intérêt pour l'hypnose, elle vient en consultation d'anesthésie où, après les examens et questions classiques, on explique le volet hypnose. On lui demande alors de choisir un thème, en l'occurrence ce qu'elle a envie de faire pendant l'intervention. L'hypnose médicale consiste en effet à accompagner la patiente dans un souvenir agréable tout au long de l'intervention. La patiente est donc en salle d'opération mais, en pensées, elle est ailleurs pendant que l'on s'occupe d'elle."
Les avantages de l'hypnose
Et s'il y a un inconfort signalé par la patiente en cours d'opération, sachant que tout le dispositif pour faire une anesthésie générale classique est prêt, "soit on peut demander au gynécologue de réinjecter un peu de produit pour l'anesthésie locale, soit on remet une dose d'analgésique dans la perfusion et de toute façon on l'aide avec l'hypnose , répond l'anesthésiste .Même si on sait que l'hypnose est analgésique, à raison d'environ 50 %, on reste limité" .
Les avantages de l'hypnose par rapport à une anesthésie générale ne sont pas négligeables. "Le corps réagit beaucoup mieux à une intervention sous hypnose , explique encore le Pr Roelants . La récupération est plus rapide, les patients sont moins fatigués et plus adhérents au traitement. On constate aussi une diminution de la durée d'hospitalisation, des douleurs postopératoires et donc de la consommation d'analgésiques. […] Pour envisager une intervention chirurgicale sous hypnose, il y a trois choses fondamentales. D'abord, la motivation. Il faut vraiment en avoir envie pour l'une ou l'autre raison : que ce soit l'aspect santé, l'alternative à l'anesthésie générale, le fait d'être actif et participer à son traitement… Ensuite, la coopération : il est indispensable que le patient suive les indications du médecin quand, par exemple, il lui demande de faire une grande inspiration. Enfin, il y a la confiance dans l'équipe et dans l'hypnose. On dit que c'est le trépied de la réussite."
"Pour moi, c'était une expérience personnelle qu'il m'était donné de vivre et que j'avais envie d'expérimenter , insiste Cristina . C'était un côté positif dans la maladie. On se rend compte que l'on a des ressources en plus. On se dit que notre corps est finalement bien fait, et c'est un soulagement. Oser une intervention sous hypnose, plus que ressentir de la fierté, c'est se dire : "je fais confiance à mon corps." Si, à un moment donné, il semble nous lâcher, il a aussi des ressources insoupçonnées. C'est en tout cas comme ça que, maintenant, je le vois pour la suite."
Sur l'hypnose médicale
Hypnose ericksonnienne. Dans le domaine médical, l'induction est permissive (et non autoritaire, comme dans l'hypnose classique). Ici, l'hypnothérapeute guide, encourage le patient à mettre en action ses ressources en s'appuyant sur un seul principe : le bien-être du patient.
A lire. Ce 9 juin sortira de presse "L'hypnose médicale : un plus dans l'accompagnement du patient porteur d'un cancer", (Editions - Le Germe - Satas, env. 19 €), un ouvrage collectif, dirigé par David Ogez, Fabienne Roelants et Christine Watremez. Il explore les différentes possibilités de recours à l'hypnose dans le cadre d'un cancer en suivant le parcours de Sandrine, 31 ans, une patiente fictive.