A la banque de sperme, l'aspirateur est nécessaire
En raison de la pénurie, la participation active des donneurs est particulièrement appréciée des hôpitaux. Examens médicaux, abstinence, limite d'échantillons : des contraintes existent cependant. Tout comme pour les parents, qui sont évidemment curieux sur le profil des donneurs. Reportage au sein de l'un des services les plus discrets.
- Publié le 07-08-2016 à 11h49

Un reportage de la série "Dans le secret des lieux".
Les longs couloirs aux portes largement ouvertes de l'hôpital UZ Brussel, à Jette, sont configurés pour faciliter la déambulation et l'accès aux différents départements. L'un de ces services est cependant plus discret que les autres. Au laboratoire d'andrologie, les portes vitrées sont si opaques qu'il est impossible de distinguer qui patiente ou discute à l'accueil. Et pour cause, c'est là que se présentent les donneurs de sperme, dont l'anonymat est régi par la loi.

Tout homme âgé de 18 à 44 ans et ne rencontrant aucun problème de santé peut s'y rendre. Pour être sélectionné, il devra passer trois examens. Le premier sert à vérifier que la semence résiste bien à la décongélation et aux manipulations d'usage. Le deuxième consiste à analyser le sperme, le sang et l'urine pour dépister d'éventuelles maladies et réaliser des tests génétiques. Enfin, la dernière étape est une consultation avec un médecin. Si tous les feux sont au vert, l'individu est accepté comme donneur. Il peut alors se présenter quand bon lui semble, week-ends compris, pour fournir un échantillon.
"Lorsqu'il arrive à l'accueil, le donneur reçoit un petit pot puis il se retire dans l'une des pièces prévues pour se masturber", décrit Ivo Pletincx, expert au laboratoire de reproduction assistée. Le local est sommaire : un divan, un siège, des toilettes, un lavabo, un meuble où sont rangés des magazines présentant des filles peu frileuses et une télé diffusant des films avec des acteurs non moins timorés. "L'homme peut être accompagné dans cette pièce. Ce que nous exigeons, c'est que l'échantillon soit prélevé ici, à l'hôpital, pour que nous soyons certains qu'il est collecté dans de bonnes conditions."

Les équipes médicales demandent également au volontaire de s'abstenir pendant les trois à cinq jours qui précèdent le don. "C'est la période d'abstinence idéale pour obtenir un sperme de qualité. Si le donneur a des rapports trop fréquents, la concentration de sa semence est trop faible. Alors que s'il n'éjacule pas assez souvent, la motilité s'affaiblit et les cellules meurent. Le principe vaut également pour les couples qui veulent se reproduire naturellement…", assure Ivo Pletincx.
La loi stipule que le sperme d'un donneur peut être transmis à maximum six femmes. "Il faut donc s'assurer que chacune de ces 'accepteuses' puisse disposer de suffisamment d'échantillons d'un même donneur pour un deuxième voire un troisième enfant. D'autant que certaines tentatives d'insémination échouent. Le volontaire doit donc nous fournir au moins dix échantillons. Mais, idéalement, mieux vaut en recevoir une vingtaine", souligne M. Pletincx. Chaque échantillon nécessitant un passage dans la salle de masturbation, une indemnisation est fixée à 75 euros par don.

"Ce montant peut influencer le choix mais ce n'est pas la motivation première", confie à LaLibre.be un jeune homme de 26 ans qui a débuté les dons en juillet, après avoir obtenu l'aval de sa compagne. "J'ai fourni mon deuxième échantillon il y a quelques jours. C'est un couple d'amis, qui avait dû recourir à cette démarche, qui m'a conscientisé. A ce moment-là, j'étais au chômage. Je poursuis malgré tout, mon boulot flexible me le permet. Je prévois même de me présenter un maximum de fois afin de répondre à la demande. C'est très important qu'une fratrie puisse compter sur les échantillons d'un même donneur pour que les enfants se ressemblent. Je vois ce don uniquement comme un acte médical."
Une telle participation active est d'autant plus appréciée que le nombre de candidats est faible. L'UZ Brussel n'en dénombre qu'une cinquantaine par an. Or, un peu moins de la moitié est refusée à cause de la qualité du sperme ou pour des raisons médicales. Cela explique pourquoi les accepteuses doivent patienter plusieurs mois sur une liste d'attente.
Certaines contournent ce problème en dénichant une homme dans leur entourage. "C'est fréquent", évalue Ivo Pletincx. "Les tests préliminaires sont identiques à ceux que subit un donneur anonyme. Par contre, le suivi psychologique des parents biologiques est renforcé et un comité de bioéthique étudie le cas puis accepte ou refuse le don."

Une femme qui désire avoir un enfant seule fait également l'objet d'une approche psychologique attentive. "Cet investissement en temps et en réflexion de la part du corps médical m'a amenée à patienter neuf mois avant d'être sur la liste d'attente. Quand on y pense, ce délai est plutôt comique… Mais c'est surtout primordial pour une telle décision", confie la maman d'un bébé de six mois. "Je mûrissais ce désir depuis mes 36 ans et mon horloge biologique avançant, j'ai entrepris les démarches pour avoir finalement ce bébé à 39 ans. J'ai opté pour le don anonyme. Je ne trouvais pas opportun de chercher un donneur que je connais, car je voulais éviter à mon enfant une relation compliquée avec un père biologique qu'il serait susceptible de rencontrer", explique cette maman, qui évoque "un cadeau du ciel."
Revenons au donneur. Une fois que son échantillon est remis aux dames de l'accueil, il est aussitôt transmis au laboratoire. Le sperme, de consistance épaisse, est placé durant 15 minutes dans une machine à 37 degrés qui va le liquéfier. A quelques pas de là, une laborantine, le regard plongé dans un microscope, frappe de manière bruyante et énergique sur un boîtier. "C'est un échantillon qui est en train de passer au spermogramme. Là, elle compte le nombre de spermatozoïdes. Il faudra aussi analyser la mobilité, la concentration, le volume… On vérifie que la semence est de bonne qualité", résume Ivo Pletincx.

(Zoom de l'écran : X200)
Dans l'heure qui suit l'éjaculation, l'échantillon est congelé dans un petit tube de plastique, appelé "paillette". Capables de résister à des températures extrêmes, ces paillettes sont plongées dans des cuves d'azote liquide à quasiment -200°. Pour les attraper en toute sécurité, Ivo Pletincx doit se munir de gants, de lunettes de protection et d'une pince. Et, afin de discerner ses propres mouvements, l'expert en reproduction attrape un aspirateur pour avaler la fumée qui s'échappe abondement de la cuve.

(Plus ou moins la moitié des spermatozoïdes meurent après le refroidissement)
Aucun nom n'est inscrit sur la paillette. En raison de l'anonymat, les volontaires sont identifiés par un simple numéro. "Nous ne pouvons vraiment rien laisser passer sur l'identité du donneur", insiste Ivo Pletincx. Et cette règle vaut également pour l'insémination. Les futurs parents ne peuvent donc connaitre aucun détail. "J'ai tout de même pu obtenir quelques éléments, mais très vagues : entre 18 et 45 ans, caucasien, cheveux bruns, yeux bruns, morphologie moyenne et le groupe sanguin", décrit la maman précitée, qui a effectué l'insémination dans un autre hôpital que l'UZ Brussel. "J'ai cherché à en savoir davantage, surtout sur l'âge, mais sans succès."
Ivo Pletincx s'explique sur les règles en vigueur à l'UZ : "Nous ne tenons pas compte des demandes des accepteuses et ne fournissons aucun détail. Ce n'est pas un catalogue où l'on choisit celui qui ressemble à Brad Pitt. Par contre, nous cherchons des complémentarités. Nous allons par exemple noter la taille, la couleur de peau, des yeux, des cheveux ou le groupe sanguin du papa pour trouver un donneur qui lui correspond. Si une dame a des problèmes de vision, nous allons essayer de trouver un donneur qui ne porte pas de lunettes pour équilibrer, mais nous ne lui dirons pas. Les gens sont curieux, ils veulent des détails sur le physique. Nous, nous sommes sévères. C'est la loi…"

La jeune maman que nous avons interrogée voit cela plutôt d'un bon œil. "La mère et l'enfant partagent cette inconnue sur l'identité du père. Cela facilite les choses. La psychologue m'a expliqué que l'enfant posera lui-même les questions. Il ne faut pas les devancer mais être prêt à y répondre. Moi, je parle très franchement de ma situation car si je ne m'affirmais pas, c'est comme si je la vivais comme un problème. Or, je considère qu'il s'agit d'un don de l'amour."
(Pour davantage de détails sur le don de sperme à l'UZ Brussel, cliquez ici)
Texte : Jonas Legge
Photos : Johanna de Tessières