"Vous aussi, vos enfants ont été mordus par Sam?": les dérives des groupes WhatsApp de parents d'élèves, de l'entraide au tribunal populaire
Créés pour favoriser la solidarité, ces outils de discussion peuvent aussi virer au cauchemar. Nombre de messages, parfois inutiles, pression sociale et incitation à la critique: gare aux excès.

- Publié le 09-03-2024 à 20h58

"J'ai décidé de poster chaque jour une vidéo d'exercices corrigés, en math et en français, pour vous aider à faire progresser (gratuitement) votre enfant à la maison", annonçait Anne, la semaine passée, sur le groupe WhatsApp des parents d'élèves en classe avec sa fille de sixième primaire. Elle-même enseignante dans une autre école, elle explique qu'elle veut partager. Dans moins de quatre mois, c'est le CEB. Et une épreuve certificative externe, ça se prépare aussi pendant les congés. Tel est en tout cas son avis. Amusé, ce papa qui nous a montré le message avait bien d'autres plans. "Nous, on a la chance de pouvoir partir dix jours au soleil, nous confiait Laurent. On compte bien en profiter à fond !" Alors les exercices d'Anne, ce sera pour plus tard. Ou pas…
L'exemple laisse entrevoir comment une conversation dans ce type de messagerie instantanée, même créée dans un esprit bienveillant, peut facilement déraper pour peu que les avis divergent. Et combien les publications incessantes des uns risquent parfois d'incommoder les autres.
Apparus il y a une dizaine d'années, ces outils numériques ont explosé pendant les confinements et ils n'ont rien perdu de leur vigueur, à l'initiative de parents d'écoliers de maternelle et de primaire, principalement. Les élèves de secondaire s'en chargent eux-mêmes (ce qui pose d'ailleurs d'autres problèmes mais ça, c'est un autre sujet…).
Les successeurs du "quart d'heure papote"
Explications concernant un devoir ou une sortie, listes de stages et d'activités sympas pendant les vacances, recherche de professionnels de santé : à la base, les groupes virtuels sont là pour s'échanger des bons conseils, s'entraider. Certains les voient comme les successeurs du "quart d'heure papote" d'autrefois, devant les portes de l'école. Sauf que le lien numérique drague un risque de dérives et que, lui, il ne s'arrête jamais.
Évidemment, il n'y a aucune obligation de participer. Mais la peur de rater une information cruciale ou d'être mis à l'écart pousse la plupart des parents à être membre, quitte à le regretter quand la cadence des notifications s'accélère, surtout si l'intérêt général fait défaut. "Il fait froid, ce matin : pensez-vous que les enfants doivent mettre leur doudoune ?" Ou, encore : "Regardez ce que mon fils a dessiné ce week-end : je suis trop fière."
Caroline nous fait part de son exaspération face à ce type de contenus. "Je fais partie du groupe de la classe de mon fils qui est en troisième maternelle, mais également d'un groupe de collègues, d'un groupe familial et d'un autre d'anciens de mon école. Certaines publications constituent vraiment une pollution inutile. Et encore : je n'ai qu'un seul enfant !"
20% des parents préféreraient ne pas en faire partie
Il y a un peu moins d'un an, en France, l'Ifop livrait les résultats de son sondage sur les groupes WhatsApp, réalisé auprès d'un gros millier de personnes. Les groupes scolaires y apparaissaient nettement les moins appréciés de tous : 73 % des parents affirment être dérangés par le nombre de messages échangés auxquels ils se sentent parfois obligés de répondre. Quelque 20 % préféreraient carrément ne pas en faire partie. Autre enseignement : près de la moitié des parents ressentent, dans leur groupe classe, une pression sociale. "On se compare aux autres, on se demande ce qu'ils penseront de ce qu'on publie, ou si on ne répond pas", relève encore Caroline. Sans même évoquer le malaise de ceux qui peinent à écrire correctement en français.
Autre risque : une dispute entre parents. Exemple classique : "Je pense que certains d'entre vous ne traitent pas leurs enfants contre les poux, c'est pour cela qu'on n'en sort pas." Puis, c'est l'escalade. Ou la foire aux infos partielles ou non vérifiées, comme ici : "Mon fils m'a raconté que Sam l'a encore mordu pendant la récréation. Certains de vos enfants sont-ils aussi ses victimes ?"
Un "tribunal populaire pour enseignants"
Le pire, c'est quand l'espace d'échange se transforme en mur des lamentations voire en "tribunal populaire pour enseignants" (la formule est volée à une analyse du Figaro). Isabelle Chrispreels connaît ça. La directrice de l'École fondamentale Saint-Léon (La Hulpe) évoque ce côté défouloir : "Il y a toujours quelqu'un qui viendra me rapporter que, sur tel groupe, ça a chauffé à propos d'une leçon, d'une institutrice ou d'une activité, raconte-t-elle. Le problème, c'est que les gens se montent la tête tout seuls, les personnes concernées ne sont pas là pour répondre."
Vous ne trouvez pas que tel prof est trop souvent absent ? Et celui-ci, ses corrections étaient trop sévères, non ? Par effet boule de neige, une simple broutille peut se transformer en affaire d'État. "Des problèmes supplémentaires dont on se passerait volontiers", rapporte la directrice. Et qui n'améliorent certainement pas l'ambiance entre école et familles.
D'où l'importance de préserver, à la fois entre parents, mais aussi entre eux et les acteurs scolaires, des contacts en face-à-face de qualité.
->Tous les prénoms des parents ont été modifiés.