La Russie peut-elle vraiment décider de fermer les vannes du gaz ?
Cet article s'inscrit dans notre couverture spéciale "Ukraine : le spectre d'un conflit majeur".
- Publié le 28-01-2022 à 20h00
- Mis à jour le 30-01-2022 à 14h52

Les analystes sont partagés quant au risque réel que Gazprom ne ferme les vannes en cas de conflit. Avant la crise, on estimait d'ailleurs que la Russie était aussi dépendante de l'Europe que l'Europe de la Russie. L'économie russe est encore très orientée vers les hydrocarbures. Imposer un embargo à l'Europe serait donc une manœuvre risquée pour Gazprom. En effet, cela pousserait l'Europe à diversifier ses sources d'approvisionnement.
Par ailleurs, des mesures de représailles massives telles que l'exclusion de Swift, le système international de paiement, sont sur la table en cas d'invasion de l'Ukraine. L'exclusion de Swift aurait néanmoins de lourdes répercussions en… Europe. En effet, la Russie ne pourrait plus exporter son gaz et son pétrole. Bref, l'interdépendance entre la Russie et l'Europe est énorme.
Quid en cas de coupure ?
Tous ces éléments font que le scénario d'une coupure totale n'est pas celui privilégié par de nombreux analystes. Mais, avec l'intensification de la crise, certains experts ont tenté d'évaluer les conséquences possibles d'un tel scénario. Selon la banque américaine Citi, il serait possible de remplacer deux tiers du gaz russe écoulé en Europe par du gaz naturel liquéfié (GNL) acheminé par bateaux. Mais cela nécessiterait une coordination internationale complexe.

De son côté, le groupe de réflexion Bruegel estime que l'Europe pourrait survivre cet hiver à une "perturbation massive" de l'approvisionnement en gaz russe. À condition de réduire sa consommation, tout en augmentant les importations de GNL. Malgré tout, les pays les plus exposés au gaz russe (comme l'Allemagne) pourraient être forcés de prendre des mesures d'urgence.
Dans ce contexte très tendu, l'Europe se prépare à toutes les éventualités. Avec l'appui de l'Administration Biden, la Commission européenne a négocié la livraison supplémentaire de GNL de la part des États-Unis, du Qatar et de l'Algérie. Dans une déclaration commune, le président américain et la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, ont annoncé que les deux blocs travaillaient ensemble pour assurer la sécurité d'approvisionnement de l'Europe. Et, signe du sérieux de la situation, la commissaire européenne à l'Énergie, Kadri Simson, va se rendre en Azerbaïdjan, un allié de Moscou, pour tenter d'obtenir du gaz. La Commission souhaiterait aussi mettre en place une mesure d'urgence permettant de casser le lien entre le prix du gaz et de l'électricité. Et si la Russie coupait ses livraisons en Ukraine, l'Europe pourrait approvisionner Kiev via l'Italie.
Une dépendance qui évolue
Sur le long terme, la dépendance de l'Europe vis-à-vis de la Russie doit cependant être nuancée. Il y a un an, la production mondiale de gaz était encore surabondante. Les États-Unis et la Russie étaient alors en concurrence en vue d'écouler leur production sur le marché européen. Avant que Joe Biden n'abandonne les sanctions américaines contre Nord Stream 2, certains analystes considéraient d'ailleurs que l'opposition américaine au gazoduc était motivée par des considérations économiques. En effet, le gaz russe est moins cher que le gaz américain. La mise en service de Nord Stream 2 permettrait donc à Gazprom de vendre davantage de gaz à l'Europe, au détriment des acteurs américains.
Mais la crise sanitaire a complètement bouleversé le marché du gaz. On est passé de prix planchers, début 2020, à des records historiques, fin 2021. Comment expliquer ce retournement ? La pandémie a poussé certains producteurs à postposer la maintenance de leurs sites d'extraction de gaz. Plusieurs pays, dont la Russie, la Norvège, le Pérou ou le Nigéria, ont aussi rencontré des problèmes de production ou d'exportation. Ensuite, la reprise économique post-Covid a entraîné une forte hausse de la consommation mondiale de gaz. Cet appétit accru pour le gaz, conjugué à une disponibilité en baisse, a poussé les prix vers des sommets historiques.
Depuis lors, Moscou jouit d'un énorme pouvoir. Au début, Vladimir Poutine a vigoureusement rejeté les accusations de manipulation du marché à des fins géopolitiques. Son message était clair : Gazprom honore ses contrats. L'Europe n'a qu'à signer davantage de contrats à long terme si elle veut recevoir davantage de gaz.
Mais, depuis quelques mois, Vladimir Poutine ne cache plus qu'il utilise le gaz comme une arme géopolitique. Il a d'abord clairement affirmé que la Russie augmenterait ses livraisons une fois que Nord Stream 2 aura reçu la certification de l'Allemagne.
Et, comme le rappelle l'analyste Tom Marzec-Manser (ICIS), Gazprom a encore baissé ses livraisons à l'Europe depuis le début de 2022. Si l'entreprise honore ses contrats à long terme, elle s'abstient donc de vendre certains volumes supplémentaires sur le marché européen à court terme (spot). Selon Tatiana Mitrova, du Skolkovo Energy Centre, Moscou envoie un "signal clair" à l'Europe en limitant ses exportations. Enfin, Gazprom s'est récemment mis à publier des messages sur les réseaux sociaux, dans lesquels il constate que les réserves européennes de gaz ont atteint un plus bas historique… Bref, le géant russe nargue l'Europe.
À plus long terme ?
À plus long terme, l'approvisionnent en gaz de l'Europe est-il menacé ? Marc-Antoine Eyl-Mazzega, directeur du Centre énergie et climat à l'Ifri, pense que oui. Selon lui, le Green deal et la fermeture du site gazier de Groningue (Pays-Bas) vont entraîner un déclin de la production européenne de gaz. Si la consommation européenne va également baisser, ce sera à un rythme moins soutenu que la production. "Les besoins d'importations de l'Europe pourraient donc encore augmenter ces trois prochaines années, estime Marc-Antoine Eyl-Mazzega. Ensuite, les décisions de construire de nombreuses centrales au gaz, en Belgique et en Allemagne, sont de nature à maintenir ou à renforcer la consommation de gaz."
Une solution pourrait cependant venir des États-Unis. Durant cet hiver, 62 % des navires américains contenant du GNL ont pris la direction de l'Europe, selon des statistiques de Gas Vista. Toutefois, ils ne continueront à choisir l'Europe, au détriment de l'Asie, que si le prix du gaz y reste plus élevé. En outre, selon Bruegel, le GNL ne pourra pas remplacer complètement le gaz russe si la crise devait se prolonger au-delà de cet hiver.
