"La guerre va-t-elle arriver en Ukraine ? Cela fait huit ans qu'elle est déjà là"
Cet article s'inscrit dans notre couverture spéciale "Ukraine : le spectre d'un conflit majeur".
- Publié le 28-01-2022 à 19h52
- Mis à jour le 29-01-2022 à 14h48

Leur pays, au cœur de négociations diplomatiques intenses, fait la Une des médias du monde entier. "La Russie va-t-elle envahir l'Ukraine ?" , interrogent-ils. La population ukrainienne observe avec étonnement ces spéculations au sujet de son avenir. "On se demande si la guerre va arriver, mais cela fait huit ans qu'elle est déjà là", répètent les habitants de Kiev interrogés par La Libre.
Depuis 2014, les forces ukrainiennes se battent contre des groupes séparatistes parrainés par Moscou dans l'Est du pays. Toute la société est marquée par ce conflit que la Russie qualifie de "guerre civile". Dans les gares du pays, même la plus petite, il n'est pas rare de voir un soldat revenir de permission ou retourner au front. Les cimetières aussi portent les traces du conflit et de ses 14 000 morts.
"Depuis 2014, les Ukrainiens ont développé les capacités de l'armée mais, surtout, ils ont intégré dans leur quotidien la possibilité d'une offensive militaire", analyse Anna Colin Lebedev, spécialiste des sociétés post-soviétiques. En cette froide journée de janvier, dans la banlieue de Kiev, pas de panique, mais de la préparation : beaucoup confient réfléchir à des plans d'évacuation. "Bien sûr que la situation m'inquiète, mais paniquer ne sert à rien. Ça fait déjà des années que c'est comme ça. Tout ça, c'est de la politique", estime Alexandre, lui-même originaire de Donetsk. L'homme de 47 ans, sans emploi, fait partie des 1,5 million de déplacés de l'Est du pays. Si la Russie attaque, lui n'a "nulle part où aller".
Effort contre-productif
Une des plus importantes conséquences de la guerre est la rupture des liens politiques, sociaux, familiaux parfois avec le voisin russe. Pour Lilia Popovkina, une retraitée vendant des fleurs à la sortie du métro, une nouvelle offensive militaire semble peu probable. "Ici, la moitié des gens ont des proches en Russie", explique la grand-mère de 68 ans. Elle-même a des tantes et des cousins de l'autre côté de la frontière, mais ne leur parle presque plus depuis l'annexion de la Crimée en 2014. "C'est juste un bonjour et un au revoir."

"Le divorce est consommé entre les Russes et les Ukrainiens", assure Anna Colin Lebedev. Comme de nombreux chercheurs, elle remarque que même les Ukrainiens qui auraient pu se dire proches de la Russie avant 2014, ou sont critiques envers Kiev, défendent l'intégrité territoriale et la souveraineté de leur pays. "La démocratie ukrainienne, aussi imparfaite soit-elle, est réelle. Les Ukrainiens ont l'habitude d'élire mais aussi de renverser leurs gouvernants", ajoute-t-elle. Après une attaque, une occupation de longue durée du territoire serait donc difficilement tenable pour le Kremlin, qui ferait face à une forte résistance armée et civile.
Car plus Moscou se fait menaçant, plus les Ukrainiens se jettent dans les bras des Occidentaux. En 2013, seule une minorité de la population voulait rejoindre l'Otan. Aujourd'hui, plus de la moitié soutiendrait l'adhésion à l'alliance militaire occidentale, et les deux tiers à l'Union européenne.