Comment la guerre en Ukraine va bouleverser la carte mondiale de l'approvisionnement énergétique
La guerre en Ukraine bouleverse la carte mondiale de l'approvisionnement énergétique.
- Publié le 29-04-2022 à 14h58
- Mis à jour le 29-04-2022 à 19h02

Suite à l'arrêt des livraisons de gaz à la Pologne et à la Bulgarie par Moscou, la présidente de la Commission européenne a déclaré que "l'ère des carburants fossiles russes touchait à sa fin." Nous tentons de faire le point sur les implications à long terme de ce conflit.
1. La montée en puissance du GNL
Le gaz naturel liquéfié (GNL) est assurément le grand gagnant de la crise énergétique actuelle. À court terme, ce gaz transporté par bateaux apparaît comme la principale solution de substitution au gaz russe. Le grand avantage du GNL est que son transport ne dépend pas de structures rigides comme les gazoducs. Les producteurs de GNL peuvent donc acheminer leur production vers plusieurs régions du monde, à condition qu'elles disposent des infrastructures adéquates. L'exportateur doit liquéfier son gaz pour le transporter dans un méthanier, tandis que l'importateur doit le regazéifier à l'arrivée.
Mais quelle place pourrait prendre le gaz naturel liquéfié au niveau mondial ? En 2021, le marché du GNL a atteint 515 milliards de mètres cubes, soit environ 13 % de la consommation mondiale de gaz. Selon S&P Global, ce marché devrait croître de 4 % en 2022, après une croissance de 6 % en 2021.
La montée en puissance du gaz naturel liquéfié pourrait avoir de grosses répercussions géopolitiques. Les méthaniers, s'ils ne sont pas liés par des contrats à long terme, peuvent vendre leurs cargaisons au plus offrant. L'Europe est (et sera) donc de plus en plus en concurrence avec l'Asie pour attirer du GNL sur son territoire.
En outre, il n'y a pas que l'Europe qui envisage un arrêt potentiel des livraisons de gaz russe. "Les Japonais regardent avec inquiétude la possibilité d'interruptions des livraisons de gaz russe, qui représente 8 % de leurs importations , explique Anne-Sophie Corbeau, de l'université de Columbia. Le Japon pourrait plus facilement se passer du gaz russe que l'Europe, mais cela restera difficile. En effet, une intense concurrence règne entre les acheteurs de GNL alors que la disponibilité du gaz est limitée."
Le marché du GNL pourrait donc encore grandir dans les années à venir. Mais il est trop tôt pour tirer des conclusions sur son importance à plus long terme. "Il nous manque deux données fondamentales , estime Anne-Sophie Corbeau. On ne sait pas encore quelle sera la demande de gaz en Europe en 2030 et 2040. On ne sait pas non plus quelle quantité de gaz russe sera effectivement remplacée. Va-t-on continuer à bannir le gaz russe en cas de changement de régime ?"
Il existe aussi des questionnements sur la disponibilité du gaz au niveau mondial. "Il y a un manque d'investissement dans la production , ajoute Anne-Sophie Corbeau. Les investissements actuels sont inférieurs à ceux du scénario de neutralité carbone en 2050 de l'Agence internationale de l'énergie."

2. Plus de gaz de schiste en Europe ?
Les producteurs américains de gaz font partie des grands bénéficiaires de cet appétit accru pour le GNL. Avec des conséquences environnementales à la clef… En effet, la majorité du gaz américain est produite via la technique controversée de la fracturation hydraulique (soit du gaz de schiste). Alors que cette technique de production est largement interdite en Europe, les producteurs américains pourraient exporter plus facilement leur gaz de schiste sur le marché européen. L'attitude du groupe français Engie est illustrative d'un retournement de tendance. En 2020, Engie avait dû renoncer à un important contrat d'approvisionnement en GNL américain, suite à la pression exercée par des ONG environnementales. Mais, fin 2021, Engie a finalement signé un contrat avec un autre acteur américain. La situation de crise énergétique a donc permis à l'énergéticien français d'être moins regardant sur l'origine de son gaz.
3. L'Afrique monte en puissance
De nombreux autres pays pourraient augmenter leurs livraisons de gaz à l'Europe. "Il y aura plus de GNL mais aussi plus de gaz acheminé par gazoducs , explique Anne-Sophie Corbeau. De nombreux pays se réintéressent à l'Europe : l'Algérie, l'Azerbaïdjan, Israël… L'Italie a déjà signé un accord d'approvisionnement en gaz avec l'Algérie (gazoduc) et avec l'Égypte (GNL). Rome regarde aussi le Congo, le Mozambique et l'Angola. L'Italie bénéficie des très bonnes relations d'Eni avec nombre de pays africains." Notons que le Qatar pourrait aussi augmenter ses exportations de gaz en Europe.
4. Une transition énergétique accélérée ?
Face à la crise, l'Europe a décidé d'accélérer ses investissements dans les énergies renouvelables. Selon la Commission européenne, c'est notre trop grande dépendance aux énergies fossiles qui nous a rendus vulnérables à cette hausse du prix du gaz. Cela signifie-t-il que la crise énergétique sera un accélérateur de la transition ? "En Europe, probablement , répond Anne-Sophie Corbeau. Mais il faut se poser la question au niveau mondial. L'essentiel de l'augmentation de la demande énergétique viendra des pays en voie de développement. Que va-t-il se passer en Chine, en Inde ? Personne n'a la réponse à ces questions. Pour le moment, nous voyons une augmentation de l'utilisation du charbon pour remédier au manque de gaz."
5. La Russie devra trouver d'autres clients
La Russie, elle aussi, est très dépendante de l'Europe au niveau énergétique. Moscou vend 75 % de son gaz, 49 % de son pétrole et 32 % de son charbon à l'Europe. À court terme, une grande partie du gaz vendu sur le marché européen ne peut être écoulée ailleurs. Il faudra attendre que le gazoduc Power of Siberia 2 soit construit pour que du gaz russe dévolu à l'Europe puisse être acheminé sur le marché chinois. Pour le pétrole, le transport par bateaux facilite le changement de clients. "On a déjà vu que l'Inde achetait plus de pétrole russe , explique Anne-Sophie Corbeau. Les acheteurs indiens bénéficient d'une ristourne étant donné que le pétrole russe est boudé sur les marchés internationaux."
Par ailleurs, le fait que l'Europe réduise ses achats d'énergie à la Russie pourrait avoir un impact sur les relations entre Pékin et Moscou. Ainsi, la Chine a déjà commencé à payer du pétrole et du charbon russes en yuans. Le but, pour Pékin, est de diminuer sa dépendance aux dollars. Et donc son exposition à d'éventuelles sanctions économiques occidentales.
