L'Europe fait-elle fausse route pour son approvisionnement en métaux critiques ? "On risque de revivre la même chose qu'avec le gaz russe"
L'Europe, depuis 2011, tente d'anticiper en établissant une liste des matières premières critiques, mais sa méthodologie pour l'établir est-elle la bonne ? Le lithium, dont la demande explose depuis plusieurs années, y est apparu depuis 2020 seulement.

- Publié le 01-05-2022 à 14h00
- Mis à jour le 04-05-2022 à 12h53

Une bonne claque vaut parfois mieux qu'un long discours. C'est le cas avec la pandémie de Covid-19, qui a mis en lumière la fragilité de nos chaînes d'approvisionnement. La guerre en Ukraine a également révélé notre dépendance vis-à-vis de certains producteurs de céréales, de pétrole et de gaz, en particulier la Russie.
Si l'attention est centrée sur le gaz, c'est aussi parce que l'impact se voit directement sur la facture des citoyens. Mais dans une Europe en transition énergétique, avec une électrification massive de nos modes de vie, ne pas s'assurer un approvisionnement durable en métaux indispensables pour les réseaux (cuivre), les diverses technologies (platinoïdes, terres rares, nickel) ou le stockage (lithium, cobalt…), c'est s'assurer de crises à venir.
L'Europe, depuis 2011, tente d'anticiper en établissant une liste des matières premières critiques. Une liste qui a évolué à quatre reprises et sur laquelle le lithium n'est apparu concrètement que lors de la dernière mise à jour… en 2020. Une situation étonnante alors que ce métal est omniprésent dans nos batteries et que les signaux à propos de l'explosion de la demande sont présents depuis des années.
Criticité et pénurie
Mais tout d'abord, précisons qu'une matière première critique ne veut pas dire qu'elle n'est pas abondante, qu'il y a un risque de pénurie. Le manque de diversité de fournisseurs, la localisation des ressources et les tensions géopolitiques sont autant de facteurs à prendre en compte pour évaluer cette criticité.
Avant cette apparition dans la liste des matières premières critiques, "le lithium était considéré comme non critique, car on estimait que l'on pouvait se contenter des systèmes d'extraction en place ", critique Nicolas Mazzucchi, chargé de recherche au FRS (Fondation pour la Recherche Stratégique), spécialisé en énergie et matières premières. Pour lui, à vouloir faire une liste trop englobante, l'Europe a ignoré des usages spécifiques, dans des secteurs relativement restreints.
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" On le voit également avec le titane, qui n'est pas considéré comme stratégique car il y a beaucoup d'approvisionnements possibles. Mais quand on regarde le secteur aéronautique de manière spécifique, ce n'est pas n'importe quelle qualité de titane qui peut servir à faire des avions. Et là, c'est extrêmement limité et précis. Avec la guerre en Ukraine, on a vu le problème, car la Russie a une production importante. Avec l'Ukraine, elle représente les trois quarts de la production du titane 'aéro', de qualité suffisante pour le secteur" , alerte-t-il.
" L'UE se propose d'être leader en renouvelable ou en nouvelles technologies énergétiques. Mais soyons conscients, l'UE n'a quasiment rien comme matières premières stratégiques ", ajoute-t-il.
L'Europe, trop "libérale" ?
Prenons l'exemple du nickel, utilisé dans différents alliages mais également dans la production de batteries. " Les premiers documents stratégiques chinois mentionnant le nickel datent du milieu des années 2000. L'approche de l'Union européenne, elle, est très libérale, très 'marchés'. Donc tant qu'il n'y a pas de rupture ou de tensions majeures, on vous dit que le marché va réguler. C'est le même problème avec le lithium. On risque de revivre la même chose que ce qu'il se passe avec le gaz russe. Il a fallu des décennies pour que la question soit prise en compte et malheureusement, elle ne l'est qu'à cause du fait qu'on est en pleine guerre ", renchérit le chercheur, citant également le cobalt, dont la République Démocratique du Congo est devenue le plus gros producteur dans le monde, de loin.
Palladium à tenir à l'œil
Selon lui, le palladium devrait susciter plus d'attention. " Si l'on considère critique une matière première peu substituable et détenue majoritairement par un seul ou peu de fournisseurs, alors le palladium est critique. Car il est indispensable sur toutes les technologies liées à l'hydrogène, les électrolyseurs, les piles à combustibles… Or, le premier fournisseur de palladium, de très loin, en termes de ressources et de production, c'est la Russie. Ça pose de vrais problèmes ", lance-t-il également.
Pour lui, le recyclage devrait être bien plus développé en Europe, pour profiter de la mine urbaine que représentent les appareils jetés. " Ça ne suffirait pas pour répondre à la demande exponentielle mais ça permettrait de limiter fortement notre dépendance à des fournisseurs extérieurs et de diminuer le levier stratégique de pays comme la Russie, comme sur le palladium, qui est un métal précieux facilement recyclable ", ajoute-t-il.
"L'Europe joue une mauvaise carte"
" Le problème est simple, l'Europe joue une mauvaise carte. Elle joue la carte de la ressource, la carte minière. Mais elle devrait jouer la carte du recyclage. Il y a déjà une hypermaturité de la consommation, il y a une mine urbaine avec des stocks de produits technologiques dont on ne sait pas quoi faire et qu'on envoie à l'autre bout de la planète. Un investissement réel et important là-dessus permettrait de limiter notre exposition aux fournisseurs de matières premières" , ajoute-t-il.
S'il ne croit pas à l'ouverture de nouvelles mines en Europe, malgré certaines ressources présentes, c'est à cause de l'acceptabilité sociale. L'effet "NIMBY" (" Not in my backyard ") et le refus des effets néfastes sur l'environnement proche. Le recyclage serait donc une partie de la solution mais " l'Europe n'y arrivera que lorsqu'elle aura une vraie stratégie. Et pas en finançant un peu tout avec des petits montants éparpillés. Ça ne marchera que lorsqu'on aura une stratégie qui fera des choix difficiles", qui devront exclure certains secteurs.
"Il faut diversifier le plus possible nos approvisionnements. Il faut une stratégie intégrée, comme on en discute actuellement avec les achats de produits énergétiques, notamment gaziers" , conclut-il.