Sommet Chine-Afrique: attention au piège de la dette ?
L'Afrique risque-t-elle d'être pieds et poings liés à son "nouvel ami", depuis plusieurs années tout de même, chinois ? Quoi qu'il en soit, Pékin vient de promettre un paquet d'investissement plus que conséquent.

- Publié le 05-09-2024 à 18h04
- Mis à jour le 03-07-2026 à 15h26

Un beau paquet de 50 milliards de dollars. C'est la promesse faite jeudi par le dirigeant chinois Xi Jinping à ses partenaires africains présents à Pékin du 4 au 6 septembre. Un investissement promis sur trois ans.
Une annonce qui permet à la Chine de renforcer ses liens avec le continent, et à l'Afrique de montrer qu'elle a plusieurs interlocuteurs internationaux. Mais une annonce qui ne doit pas passer sous silence tout ce que cela peut impliquer. Dont une dette grandissante de l'Afrique vis-à-vis de son partenaire. Un partenaire qui, rappelons-le, a su profiter de la mauvaise politique internationale des pays européens en Afrique depuis 30 ans. Qu'elle soit inexistante ou simplement paternaliste.
La Chine est donc passée d'un partenariat commercial quasi-nul dans les années 1990 (environ 1 milliard de dollars d'échanges par an), à plus de 50 milliards en 2006 et désormais plus de 250 milliards de dollars de flux entre les deux partenaires.
"Le FOCAC (Forum on China – Africa Cooperation), organisé tous les trois ans, joue beaucoup sur l'image. Pour le continent africain, ça permet de montrer que l'on suit un partenaire différent de l'Europe. Pour la Chine, ça permet de montrer qu'elle est là pour l'Afrique. En insistant sur les discours de non-ingérence, de collaboration, d'harmonie", entame Tanguy Struye de Swielande, professeur en relations internationales à l'UCLouvain. Une façon d'occuper la place que l'Europe n'a plus, voire de lui faire perdre de l'influence.
"Le côté positif selon les Africains, c'est que les Chinois paient les infrastructures sans poser de questions."
"Après, dans les faits, les fonds ne suivent pas toujours. Que ce soit des fonds promis par la Chine ou d'autres pays. Ce genre de montant permet de faire parler du sommet. Mais ce que la Chine cherche en Afrique, ce n'est pas un partenariat équitable comme ils le prétendent. Il y a plusieurs logiques derrière", poursuit-il.
Dont les logiques diplomatiques, économiques et militaires.
"Ça leur permet d'avoir le soutien des pays africains lors des assemblées générales des Nations unies. Qui votent ou s'abstiennent selon les intérêts de la Chine ou de la Russie par exemple. Et c'est un jeu souvent gagnant-perdant. La Chine rappelle qu'elle investit, donc qu'elle attend qu'on défende ses intérêts économiques", explique-t-il.
"Et l'Europe ne peut s'en prendre qu'à elle-même, puisqu'elle s'est détournée de l'Afrique après la Guerre froide et a laissé un boulevard à la Chine et la Russie", note-t-il.

Matières premières indispensables pour les batteries
La Chine est devenue par ailleurs un géant de l'automobile électrique. Et a d'énormes besoins en matières premières et en métaux pour tenir son rang. Ne serait-ce que pour la production de batteries.
Cobalt, coltan, cuivre et même lithium font partie des métaux dont disposent les pays africains et qui intéressent la Chine. Le pays a des participations, parfois majoritaires, dans de nombreuses mines. Et c'est sans parler des métaux précieux.
"Les relations économiques sont asymétriques. L'Afrique livre ses matières premières mais achète des produits à forte plus-value. Ce n'est pas gagnant-gagnant. Et le manque de transparence des investissements chinois profite surtout aux régimes en place, souvent peu démocratiques", ajoute Tanguy Struye de Swielande.
"Le côté positif selon les Africains, c'est que les Chinois paient les infrastructures sans poser de questions. Ils financent sans demander de contrepartie en bonne gouvernance, ce que font les pays européens", glisse-t-il. "Là où l'Europe pose trop de questions. Et c'est une erreur. Il y a un côté paternaliste. Ce qui fait qu'on perd en influence et on laisse le champ libre. À la Russie, qui envoie les Africa Corps (ex-Wagner), à la Chine ou aux pays du golfe".
"La Belgique n'a pas du tout de politique en Afrique. C'est une catastrophe. (...) Et il sera inutile de donner des leçons de morale par la suite."
Selon lui, "cela ne bénéficie néanmoins pas à la population africaine, qui ne profite pas des développements. Et l'Europe a une grande part de responsabilité dans la situation, car elle n'a plus de politique africaine. La Belgique n'en a pas du tout, par exemple, c'est une catastrophe. Et ce qui ressort des négociations de la future majorité Arizona, avec une réduction des aides au développement, laisse penser qu'on va encore réduire notre position et nos parts de marché. Il ne faudra pas s'étonner de la perte de terrain. Et il sera inutile de donner des leçons de morale par la suite".
La dette monumentale
Au fil des années et des projets liés aux "Nouvelles routes de la Soie", la Chine a investi énormément dans les infrastructures africaines. Dont les voies ferrées, les routes et les ports. Mais des tensions se sont cristallisées, ces dernières années, avec la position rigoureuse de la Chine quant aux remboursements des prêts faits aux différents États.
"Le remboursement de la dette va être un problème très important pour les pays africains. Les institutions internationales vont probablement devoir agir. À long terme, la situation risque de s'aggraver si la dette devient impayable. Au bout du compte, la Chine (qui va probablement tenir sa position stricte pour être en position de force dans les négociations, NdlR) risque de demander des contreparties, comme des mines ou des ports, à moindres frais, pour régler la note. Comme elle l'a déjà fait. Avec des participations parfois partielles. Elle en a dans le port d'Anvers et de Zeebruges d'ailleurs", précise Tanguy Struye de Swielande.
En résumé, l'Afrique pourrait perdre ses bijoux de famille si elle n'est pas assez vigilante. Et ces promesses d'investissements vont probablement maintenir cette situation en place. Deal et dépendance, comme toujours.
Trois questions à Tanguy Struye de Swielande, professeur en relations internationales à l'UCLouvain
Le sommet entre Pékin et l'Afrique est-il positif pour l'Afrique ?
"Le sommet est là pour montrer la belle image. Par contre il y a tout de même un mécontentement au sein de la population africaine qui ne voit pas les résultats de ces investissements. Les régimes africains en place se servent en premier. Il y a également des dégâts environnementaux sur le terrain. Les entreprises chinoises se fichent du droit du travail et de l'environnement. J'ai pu le constater, il y a quelques années, de mes propres yeux à Lumumbashi, Kinshasa et les environs (en RDC, NdlR). Les travailleurs africains n'ont pas de protection là où les travailleurs chinois en ont, par exemple. L'image de la Chine a été quelque peu écornée. Mais ce sommet permet d'arrondir les angles."
La dette colossale de l'Afrique risque-t-elle de la mettre à genoux ?
"Ça risque de la mettre dans une situation délicate. La Chine est très stricte sur les remboursements. Mais elle risque effectivement de proposer le rachat de mines ou de ports pour "pas cher". Mais en Europe, ne soyons pas aveuglés par la Chine : l'échec de la politique internationale, c'est de notre faute."
Ce partenariat Chine-Afrique permet de peser plus lourd à l'international, dans les questions géopolitiques ?
"Oui. On le voit déjà par rapport à la Russie. Lors des assemblées générales des nations unies, les pays africains s'abstiennent sur les mesures de sanctions et autres et suivent la position de leurs "nouveaux" partenaires. Le rapprochement de la Chine et de la Russie permet de challenger les pays européens et les Etats-Unis. Ce sont des éléments non négligeables."

"La Chine ne demande pas de contreparties environnementales, de droits LGBTQ ou autres"
De nombreux politiques africains ont donc fait le déplacement jusqu'à Pékin, dont le nouveau président sénégalais Bassirou Diomaye Faye.
Pour Amath Ba, journaliste sénégalais qui s'est spécialisé en questions économiques, il faut rappeler que ces sommets Afrique-Asie sont un rappel des échecs des sommets France-Afrique ou Europe-Afrique. "Ils ont perdu de leur superbe. Et de trop nombreux accords étaient favorables aux anciennes puissances coloniales", lance-t-il.
"Il y a toujours des considérations paternalistes, après 60 ans d'indépendance. Mais ça renvoie également à la responsabilité des Africains eux-mêmes. Ils doivent défendre leurs intérêts", avance-t-il.
"Ces sommets avec la Chine et la Russie, c'est le reflet d'une volonté des pays africains d'élargir leurs portefeuilles et de mettre en concurrence ces puissances économiques. C'est une forme de libéralisme. Il vaut mieux avoir plusieurs cartes bancaires, plusieurs partenaires, tout en quittant la logique de protection… C'est aussi un message pour l'Europe", ajoute-t-il.
"Ce sommet est positif dans le sens ou cela permet de casser la forme de diktat des Nations unies."
"Et il faut savoir que la Chine ne demande pas de contreparties environnementales, en droits humains, en droits des personnes LGBTQ pour conditionner les aides. Ils n'imposent pas leurs monnaies, leurs armes. Ils viennent, ils disent ce dont ils ont besoin et ce qu'ils peuvent proposer en échange, point", précise-t-il, alors que ces questions sont sensibles dans l'opinion africaine. Même si la dette généralement générée pose questions à plus long terme.
"Ce sommet est positif dans le sens ou cela permet de casser la forme de diktat des Nations unies. Qui jouent parfois un jeu inacceptable, comme avec la protection d'Israël par exemple. Ça permet de rebattre les cartes. Mais la grosse difficulté, c'est qu'en travaillant de la sorte, on favorise des formes de corruptions. Il faut des mécanismes de régulation des marchés pour éviter que les dirigeants en profitent, pour financer leurs campagnes électorales par exemple, etc. Quand on voit comment la Chine fonctionne… Il faut qu'on soit extrêmement vigilants", précise-t-il.
Selon lui, ce sommet permet donc de casser le "leadership" de l'Occident et de renforcer les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) et autres pays africains. "Les Chinois se sont engouffrés dans la brèche laissée par l'Europe", termine-t-il.