Bernard Delvaux (CEO d'Etex): "L'Europe a créé des usines à gaz qui font la fortune des consultants"
Pour Bernard Delvaux, CEO d'Etex, il faut être lucide et réaliste. La compétition est aujourd'hui mondiale. Et si l'Europe ne rectifie pas le tir rapidement, les conséquences économiques seront désastreuses pour le Vieux continent.

- Publié le 28-01-2025 à 17h39
- Mis à jour le 28-01-2025 à 18h26

Bernard Delvaux est un interlocuteur de choix dès lors qu'il s'agit d'y voir plus clair sur la complexité administrative et le poids des régulations dans l'Union européenne (UE), qui freinent le développement économique du Vieux continent. L'ancien patron de la Sonaca dirige depuis quelques années maintenant le groupe belge de construction Etex. Ce dernier est présent dans 50 pays, compte 160 usines à travers le monde (NdlR : dont 4 en Belgique) et pèse 3,8 milliards d'euros de chiffre d'affaires. Un groupe qui réalise encore aujourd'hui 70 % de ses ventes en Europe, à travers quatre grands métiers : la production de plaques de plâtre, de fibres de ciment (toitures, façades…), l'isolation avec la laine de verre et les protections antifeu pour les immeubles, hôpitaux, data centers, tunnels….
"Une entreprise doit pouvoir se décider rapidement"
À la question de savoir si l'UE impose un cadre trop complexe pour les entreprises, l'homme – qui estime que Mario Draghi (NdlR : ex-président de la Banque centrale européenne et ex-Premier ministre italien) a livré, il y a quelques mois, un diagnostic "remarquable" sur l'état de l'économie européenne – n'y va pas par quatre chemins. "L'Europe s'est profondément fourvoyée ces 10, 15 dernières années et elle a considéré l'industrie comme un problème, et pas comme une partie de la solution. On a énormément compliqué les choses et régulé, ce qui a de facto fait augmenter les coûts de production en Europe", explique-t-il d'entrée. Et d'enfoncer le clou : "On a aussi énormément ralenti tous les processus de décisions. C'est évidemment très problématique car une entreprise doit pouvoir se décider rapidement, se baser sur un environnement régulatoire stable et avoir un accès à l'énergie qui est prévisible et qui est stable aussi. Aujourd'hui, c'est devenu extrêmement compliqué de produire en Europe. Et la question qui se pose de plus en plus, c'est pourquoi continuer à essayer… de produire en Europe".
Ce qui est problématique, ce ne sont pas les objectifs fixés par l'Europe mais la méthode et les régulations qui ont été mises en place et qui ne fonctionnent pas !"
Le ton est posé. Mais concrètement, sur quelles législations l'UE est-elle allée trop loin ? "Est-ce qu'il y a encore aujourd'hui quelqu'un qui croit vraiment que les obligations liées au CSRD (NdlR : la directive relative à la publication d'informations en matière de durabilité par les entreprises) vont faire économiser un mégawattheure d'énergie ou une tonne de CO2 ? Ce sont des machines à gaz épouvantables qui font la fortune des consultants mais qui n'aident en rien les entreprises. Est-ce qu'un jour on va pouvoir compenser, d'une façon ou d'une autre, le coût supplémentaire du CO2 dans une Europe où l'énergie coûte déjà plus chère qu'ailleurs et avec un coût du CO2 qui est aussi plus élevé qu'ailleurs ? On dit que la solution passera par la taxation du carbone aux frontières, mais c'est dans la réalité une nouvelle usine à gaz. Quand on lit le rapport Draghi, on ne voit pas très bien comment ce système va pouvoir fonctionner efficacement et comment éviter qu'il soit contourné. Mais on le met quand même en place…"
Bernard Delvaux ajoute cependant qu'il ne remet pas en cause les ambitions climatiques de l'UE pour "décarboner" notre économie. "Etex est d'ailleurs une entreprise qui base sa croissance sur des produits de construction beaucoup plus renouvelables, plus légers en CO2 et plus recyclables. Ce qui est problématique, ce ne sont pas les objectifs fixés par l'Europe mais la méthode et les régulations qui ne fonctionnent pas !", poursuit-il encore le CEO d'Etex.
"L'Europe va continuer à s'appauvrir en tant que territoire"
Pour Bernard Delvaux, il faut être lucide et réaliste. La compétition est aujourd'hui mondiale. Et si l'Europe ne rectifie pas le tir rapidement, les conséquences économiques seront désastreuses. "À défaut de restaurer sa compétitivité, l'Europe va s'appauvrir en tant que territoire", ajoute-t-il, évoquant le spectre d'une multiplication des délocalisations en dehors de l'Union d'industries qui doivent faire face à une concurrence qui ne respecte pas les mêmes règles. Surtout dans le contexte d'une Europe désunie, lente dans ses prises de décision et politiquement affaiblie avec la montée en puissance de l'extrême droite et des partis eurosceptiques. "Quand les entreprises sont confrontées à un environnement qui est peu propice, dans certains cas hostile, incertain et variable en termes de régulation, elles vont choisir la solution de facilité. En l'occurrence, produire dans un environnement où les coûts du travail et de l'énergie sont plus bas et où la régulation est moins contraignante. Et cela, l'entreprise peut le décider du jour au lendemain. Regardez tous ces investissements qui sont annoncés actuellement en dehors de l'Europe !", précise-t-il encore.
Si l'Europe a besoin d'un choc pour réagir, elle l'a en face des yeux au quotidien, politiquement et économiquement. C'est le moment d'agir !"
Bref, l'Europe doit réagir et vite. "L'Europe doit aborder cette question comme le font nos compétiteurs aux États-Unis et en Asie, c'est-à-dire avec une détermination incroyable et une vitesse d'exécution qui est absolument incomparable avec ce qui a été observé ces dernières années. Il faut oser remettre en cause un certain nombre de règles mises en place par l'Europe et qui handicapent nos entreprises. Est-ce que l'Europe sera capable de décider du jour au lendemain de fonctionner différemment ? On ne va pas dans cette direction actuellement et c'est un problème", explique encore le patron d'Etex.
"Il ne faut pas attendre des années avant d'avoir un plan"
Malgré ce constat sévère, Bernard Delvaux estime néanmoins qu'il y a quelques raisons d'espérer un sursaut européen. Notamment dans le secteur de la construction. "L'habitat compte aujourd'hui pour 30 et 40 % du CO2 produit en Europe contre seulement par exemple 3 % ou 4 % pour le secteur de l'aviation", explique-t-il, ajoutant que l'UE a une formidable carte à jouer sur le plan économique, social et environnemental sur la voie d'un bâti plus durable. "Il y a là un gigantesque marché potentiel qui peut s'appuyer sur une production locale. Cela ne dépend que de nous. S'il n'y a pas de solution miracle, il y a toute une série de petites choses à faire pour aller beaucoup plus vite, éliminer les obstacles, soutenir – pas spécialement par des subsides mais via du financement – cette révolution. Il y a un peu d'espoir sur ce front. Pour la première fois, la Commission von der Leyen a ainsi nommé un commissaire européen chargé du logement. Mais il ne faut pas attendre des années avant d'avoir un plan. Il faut qu'on démarre tout de suite avec des actions très concrètes. C'est un domaine dans lequel l'Europe peut jouer un rôle de pionnier sur le plan industriel et technologique", appuie Bernard Delvaux.
Et de conclure : "Je peux paraître extrêmement pessimiste parce que je suis très lucide et je vois très bien ce qui est en train de se passer. Je le vis au quotidien dans mon entreprise. Si l'Europe est capable d'être plus unie, politiquement plus forte, plus rapide et capable de questionner un certain nombre de modes de fonctionnement, il n'y a aucune raison de penser que dans un an, trois ans, cinq ans nous ne pourrions pas être plus forts. Si l'Europe a besoin d'un choc pour réagir, elle l'a en face des yeux au quotidien, politiquement et économiquement. C'est le moment d'agir !"