Nicolas van Zeebroeck: "L'Europe a péché par naïveté face aux géants américains et chinois"
Professeur en stratégie numérique et systèmes d'information à l'ULB, Nicolas van Zeebroeck publie un essai sur l'économie numérique. Il se montre particulièrement critique envers l'Union européenne, plus prompte à réguler qu'à investir et partir à la conquête de la nouvelle économie.

- Publié le 29-09-2024 à 14h30
- Mis à jour le 29-09-2024 à 15h01

Nicolas van Zeebroeck s'est imposé, depuis quelques années, comme l'un des meilleurs analystes belges de l'économie numérique. Sa capacité à rendre compréhensible et accessible cette "nouvelle" économie y a contribué. Professeur à la Solvay Brussels School (ULB) depuis 2011, M. van Zeebroeck est tombé dans la marmite numérique à l'aube des années 2000. "J'ai eu la mauvaise idée de terminer mes études universitaires juste après l'éclatement de la bulle Internet et de démarrer ma carrière dans le conseil en informatique chez Capgemini". Il reviendra rapidement vers son Alma mater pour embrasser une carrière académique. "Mes charges de cours initiales étaient la micro-informatique et les systèmes d'information en entreprise. Mais, petit à petit, avec la transformation numérique, j'ai élargi mes cours aux aspects de stratégie numérique".
Auteur de nombreux articles et manuels à caractère scientifique sur l'économie numérique (en anglais, le plus souvent), Nicolas van Zeebroeck n'avait encore jamais rédigé de livre, en français, destiné à un large public. C'est chose faite depuis ce mois de septembre avec la sortie, aux Éditions de l'ULB, de "L'économie numérique. Enjeux et ressorts d'une révolution". "Dans la littérature scientifique, on traite souvent les questions par petits bouts, dit-il. Je voulais prendre un peu de hauteur, dézoomer, et remettre ensemble toutes les pièces du puzzle". Sollicité par son collègue de l'ULB Andrea Rea, Nicolas van Zeebroeck s'est lancé dans l'exercice. Le résultat ? Un "petit" livre blanc de 226 pages, limpide et critique, qui fera le bonheur de tous ceux qui cherchent à survivre dans la jungle numérique.
Avec la dématérialisation, on est entré dans une économie ayant une structure de coûts infiniment plus avantageuse que dans l'économie traditionnelle."
Le lecteur risque d'être un peu surpris dès la première phrase de votre livre. "Au jeu de l'économie numérique, ce sont toujours les mêmes qui gagnent", écrivez-vous. Vous comparez l'économie numérique à un rouleau compresseur. Cela va à l'encontre des lois de l'économie dite traditionnelle, où il est question de marchés concurrentiels, d'équilibre entre offre et demande…
Avec la dématérialisation, c'est-à-dire la séparation de l'information et de son support physique, on est entré dans une économie ayant une structure de coûts infiniment plus avantageuse que dans l'économie traditionnelle. On a par ailleurs des effets de réseau très importants. Typiquement, sur une plateforme numérique qui met en lien offre et demande, cela n'a d'intérêt que si tout le monde y est présent. Quand vous mettez ces deux éléments ensemble, vous obtenez un double rouleau compresseur qui écrase tout sur son passage.
Ces "rouleaux compresseurs", ce sont les géants de la tech ou les fameux "Gafam" (acronyme de Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) ?
Oui. Mais l'économie numérique ne se résume pas à ces géants. Si on se concentre uniquement sur les Gafam, on passe à côté de quelque chose. Il y a bien d'autres acteurs qui tirent leur épingle du jeu dans cette nouvelle économie. Ils ont souvent une activité plus ciblée que les Gafam, mais ils ont aussi réussi à se rendre relativement incontournables. C'est le cas de Netflix, Spotify, TSMC, ASML, Nvidia…
Malgré une très forte concentration des acteurs de l'économie numérique, on voit que le consommateur y trouve son compte et ne se plaint pas de la toute-puissance des Gafam. Là aussi, c'est assez contradictoire par rapport à ce qu'il se passe dans l'économie traditionnelle.
Oui, c'est très bizarre. C'est d'ailleurs ce qui explique que les organes de régulation sont assez mal mis face aux des géants du numérique. Depuis les années Reagan et Thatcher, on explique aux régulateurs que la seule chose qui compte, c'est que le consommateur puisse avoir accès à des produits de qualité, bon marché et innovants. Mais, prenons le cas du smartphone : si certains appareils peuvent paraître chers à l'achat, c'est assez incroyable tout ce qu'il permet d'obtenir gratuitement (messagerie, GPS, musique, moteur de recherche, réseaux sociaux, logiciels…). Là, l'idée même que les régulateurs interviennent parce qu'une situation de monopole – qu'il s'agisse de Google, d'Apple ou de tout autre géant – entraînerait un hold-up sur le dos du consommateur ne tient tout simplement plus la route.
Ce dont je suis profondément convaincu, c'est que l'Europe a souvent fait le choix de défendre un certain nombre de principes avant de partir à la conquête des marchés."
À propos de régulation et de révolution numérique, vous avez des mots assez rudes envers l'Union européenne. L'Europe, écrivez-vous, est restée au balcon et a fait preuve de naïveté…
Ce dont je suis profondément convaincu, c'est que l'Europe a souvent fait le choix – et je ne dis pas que c'est forcément un tort – de défendre un certain nombre de principes avant de partir à la conquête des marchés. C'est un choix qui comporte une certaine noblesse et qui est, à certains égards, parfaitement légitime et compréhensible. Mais c'est un choix qui coûte cher quand on se trouve entre deux blocs, les États-Unis et la Chine, qui sont partis à la conquête du monde sans le moindre état d'âme. C'est là que l'Europe a péché par naïveté. Les grandes infrastructures numériques, qu'on le veuille ou non, sont devenues la matrice sur laquelle l'ensemble de l'économie et de la société est appelé à fonctionner de plus en plus. Ne pas avoir voulu prendre un rôle plus conquérant sur ces matières ne veut pas dire que nous n'aurons pas accès aux infrastructures numériques, mais ce seront celles des autres. Derrière le contrôle de ces infrastructures, il y a des enjeux géostratégiques extrêmement importants.
Où réside la naïveté européenne ?
L'Europe a voulu jouer à tout prix le jeu du commerce et de la concurrence internationale. Les Américains et les Chinois ne se privent pas de subventionner leurs industries pour conquérir les marchés à des fins économiques et géostratégiques. Ils n'ont aucun état d'âme à se dire que leurs entreprises doivent contribuer au "soft power".
L'Europe a-t-elle définitivement perdu la bataille du numérique ? Ou peut-elle revenir dans la course et, en particulier, dans celle qui se joue aujourd'hui sur le terrain de l'intelligence artificielle ?
Vouloir répliquer le modèle américain n'est plus à la portée de l'Europe. Le rapport de Mario Draghi, sorti il y a deux semaines, dresse à peu près le même constat que celui que je fais. Il appelle à investir entre 750 et 800 milliards d'euros annuels pour mener la double transition numérique et écologique. Dans mon livre je parle de 1 000 à 1 500 milliards. Il y a matière à lancer un gigantesque plan Marshall. On n'en fera pas totalement l'économie. Mais, même avec cet effort, le fossé que l'Europe doit combler vis-à-vis des États-Unis et de la Chine est tel qu'il faut inventer un modèle européen.
Quel est ce modèle européen du numérique ?
Outre la question de la réglementation, sur laquelle il faudrait faire une pause, il doit reposer sur trois grands piliers. Le premier est celui de la mutualisation des infrastructures et des investissements. On a la fâcheuse tendance, en Europe, à faire des projets chacun dans son coin. Il faut sortir de cette logique-là. Tant qu'on est englué dans ces considérations de clocher, on n'y arrivera pas. Il faut mutualiser les efforts. Un deuxième pilier est de construire des plateformes logicielles en s'appuyant beaucoup plus sur l'open source. Le troisième pilier, qui est essentiel, est de travailler à fond sur l'interopérabilité. Il faut forcer tous les fournisseurs de technologies numériques en Europe à assurer une totale interopérabilité de leurs services. Si vous aviez un bouton permettant à tout utilisateur de transférer son historique et ses contacts de Facebook vers une autre plateforme, on aurait des marchés et une économie numérique plus dynamiques. Sur ces questions d'interopérabilité, le régulateur a vraiment un rôle à jouer pour imposer des standards.
Les Américains sont fondamentalement des joueurs de poker. Quand ils estiment qu'il y a un coup à jouer, ils sont prêts à mettre un gros paquet de dollars sur la table. Les Européens, de leur côté, préfèrent les jeux plus traditionnels."
Le numérique est avant tout une affaire de gros sous ?
En bonne partie, oui. Engloutir des montagnes de cash dans des dépenses marketing, comme le font les géants américains, n'est pas du tout dans la culture européenne. Les Américains sont fondamentalement des joueurs de poker. Quand ils estiment qu'il y a un coup à jouer, ils sont prêts à mettre un gros paquet de dollars sur la table. Les Européens, de leur côté, préfèrent les jeux plus traditionnels. Cela se traduit aussi par une moindre disponibilité du capital à risque nécessaire pour faire grandir les start-up. Quand les start-up européennes commencent à avoir une taille intéressante, elles se font très vite racheter par des entreprises américaines ou elles sont financées par des fonds de venture capital américains.
L'Europe a-t-elle d'ores et déjà perdu le combat de l'IA ?
L'IA d'aujourd'hui, celle qui s'impose à travers ChatGPT, est basée sur des technologies qui exigent deux choses : énormément de données et énormément de puissance de calcul. Il faut des infrastructures de calcul et de stockage de données super importantes, mais aussi une capacité d'aller capter des données et de se les approprier. Pour l'instant, l'Europe est nulle part sur ces deux terrains-là. On estime qu'il y a entre 3 et 4 % de la puissance de calcul nécessaire pour l'IA qui est basée en Europe. Tout le reste en Chine et aux États-Unis. On estime, par ailleurs, que plus de 90 % des données européennes sont stockées dans le cloud américain. L'Europe n'a donc ni l'infrastructure, ni les données. C'est un fameux handicap. Pour le reste, on a des talents. Il faut qu'on arrive à les conserver.
On a des acteurs européens, comme Mistral, qui ont montré qu'ils étaient capables d'avoir des approches beaucoup plus sobres en puissance de calcul, tout en arrivant à des résultats très valables. C'est probablement la carte que l'Europe doit jouer."
Comment rivaliser avec Google, Microsoft et Amazon sur le terrain de l'IA ?
L'Europe doit jouer avec ses propres armes. Il va falloir être plus malins qu'eux. Les grands modèles d'IA américains sont des modèles qui ne s'embarrassent absolument pas de l'échelle du calcul. Sam Altman, le fondateur d'OpenAI, disait vouloir investir 7 000 milliards de dollars en infrastructures. Et s'il faut construire des dizaines de centrales nucléaires pour faire tourner tout ça, on le fera. C'est une fuite en avant complète. À l'inverse, on a des acteurs européens, comme Mistral, qui ont montré qu'ils étaient capables d'avoir des approches beaucoup plus sobres, plus économes en puissance de calcul, tout en arrivant à des résultats très valables. C'est probablement la carte que l'Europe doit jouer.