Jean-Louis Duplat : "Trop tard et en catastrophe "
Jean-Louis Duplat, administrateur de sociétés et expert ès gouvernance, suit la situation de près.
- Publié le 11-10-2011 à 10h39

Entretien Jean-Louis Duplat, administrateur de sociétés et expert ès gouvernance, suit la situation de près.
Après Fortis en 2008, Dexia vient d'être sauvée par l'Etat. Y a-t-il une malédiction ?
Les deux situations ne sont pas comparables. En 2008, on avait affaire à des actifs toxiques; en 2011, c'est la crise financière qui est en cause et la nécessité pour certains Etats de remettre de l'ordre dans leurs finances publiques. Un point commun toutefois : les deux sociétés holding, dont aucune n'est une banque, étaient cotées. Certains dont je suis plaidaient pour que Dexia SA sollicite et obtienne le statut de banque, ce qui eût été un moyen d'imposer davantage les règles de gouvernance.
Certains ont affirmé que les leçons de l'affaire Fortis n'avaient pas été tirées…
Ce n'est pas justifié. Le problème majeur n'est pas un problème de gouvernance. Par opposition à la crise financière de 2008, celle de 2011 est une crise fondamentale de surendettement des Etats.
Estimez-vous que les administrateurs publics ont bien joué leur rôle chez Dexia ?
Le conseil d'administration est un organe collégial. En saine gouvernance, il convient de s'assurer que le conseil d'administration évalue régulièrement le bon fonctionnement de celui-ci. Chez Dexia SA, les représentants du monde politique étaient peu nombreux, deux en plus du président. Ce qui n'est plus le cas aujourd'hui vu que l'Etat reprend 100 % de la banque. Ce qui sera très intéressant à observer, c'est la façon dont les conseils d'administration des deux entités se sont comportés ces dernières années. Qu'est-ce qu'on peut attendre d'une société cotée qui détient 100 % d'une banque ? Quel est le rôle du CA d'une telle société holding ? Est-ce plutôt le rôle des membres exécutifs du CA de la holding qui sont chargés de suivre les participations dans les filiales ? Je connais peu de modèles où pour une holding ce sont les administrateurs - même indépendants - qui devraient suivre l'évolution des filiales.
Seul maître à bord, l'Etat devra désigner un nouveau management pour la banque…
Le président en place est un homme chevronné, M. Clijsters, arrivé fort tard il est vrai. Le comité de direction comprend des membres tout à fait compétents, des cadres supérieurs qui sont également administrateurs dans le cadre de la nouvelle gouvernance. MM. Dehaene et Mariani ne sont pas les exécutifs de la banque. Le conseil d'administration de la banque changera tout à fait, selon moi. L'Etat belge devra prendre ses responsabilités. Le CA devra quant à lui proposer la désignation des membres du comité de direction. A lui de dire s'il fait confiance ou non au comité de direction de la banque. L'organe de contrôle, la BNB, vérifiera s'ils répondent à tous les critères.
Auriez-vous des conseils à donner à l'actionnaire public ?
Je n'aurai pas cette prétention ! Je pense cependant qu'il y a dans toute la philosophie de la gouvernance un certain nombre de principes qui doivent être dégagés. Comme dans toute entreprise, il faut savoir ce que les gens que l'on va désigner vont faire. Au sein de Fortis Belgique, le gouvernement a nommé Herman Daems comme président du conseil d'administration. C'est un excellent choix et il devrait être possible de trouver des M. Daems bis L'opinion publique doit savoir ce que l'on fera au niveau de la surveillance de la banque, détachée de la SA Dexia. A l'Etat belge de désigner des hommes et des femmes compétents, connaissant bien le monde de la banque, ses métiers et ses exigences comptables.
Les autorités de contrôle ont-elles suffisamment anticipé les choses, selon vous ?
En ce qui concerne les autorités de contrôle successives, la question est de savoir s'il ne fallait pas dissocier les opérations françaises et belges plus tôt. On arrive trop tard. Une telle solution a été suggérée plusieurs fois. Dans mon esprit, ce n'est pas en vingt-quatre heures qu'on découvre ce qu'une scission représente. Il y a des années que ce débat interne a eu lieu. Je suppose que les autorités de contrôle ont suivi de très près ces débats qui n'ont jamais abouti.
Y avait-il des raisons valables de s'opposer à la scission ? Y avait-il des raisons de maintenir l'unité ?
Pour des raisons qu'il sera un jour intéressant de connaître, on a estimé que ce n'était pas opportun. Maintenant, on agit dans une certaine catastrophe et ce n'est pas facile à gérer. Voyez le cas de Dexia Asset Management, une très belle société qui n'appartient qu'à 50 % à la banque (et 50 % aux mains de la BIL). Une structure compliquée ! Le fait que l'Etat belge supporte le risque de 65 % sur l'ensemble n'est pas illogique vu qu'il détient la majorité du capital. Ce qui est moins logique, c'est que le CA ne soit pas le reflet de cette majorité
Les stress tests ont été décriés…
Dès le début, on a dit que la nouvelle série n'avait pas beaucoup de sens puisqu'on savait que certains Etats ne seraient pas à même de rembourser les emprunts contractés. Les stress tests ne constituent pas seulement un exercice sur la solvabilité mais aussi et surtout sur la liquidité. Quand vous avez des dépôts à long terme que vous devez parfois rembourser immédiatement, c'est clair que vous n'êtes pas très liquides. Clairement, les stress tests n'ont pas été suffisamment exigeants.
Quel a été le rôle des consultants et des reviseurs ?
La presse s'est fait l'écho du rôle joué par Petercam dont Axel Miller est président du CA. Du côté des reviseurs, une question fondamentale est celle de savoir si les règles d'évaluation ont suffisamment tenu compte d'un certain nombre de risques et s'il ne fallait pas pratiquer davantage de réductions de valeurs sur certains actifs. Les reviseurs ont-ils été suffisamment critiques dans leur approche ? Nous le verrons.
Votre conclusion ?
A titre personnel, je pense que, comme dans le cas de Fortis, il n'y avait pas d'autre solution que celle retenue et qui pénalise les actionnaires. Ceci dit, je suis préoccupé par le risque de traitement inégal entre les actionnaires - publics et non publics - au niveau de Dexia. Tous ont droit aux mêmes sollicitudes que les grands. Je rappellerai aussi que l'important dans une banque, ce sont surtout les déposants. Le sauvetage vise également à protéger les entreprises qui s'interrogent sur le sort des crédits qu'on leur avait promis. Pour trente-six raisons, le bon vieux modèle franco-belge n'a visiblement pas bien fonctionné
