Bart Becks : "La Belgique devrait suivre l'exemple de la French Tech"
Entrepreneur et business angel, le Belge Bart Becks fait partie du Conseil européen de l'innovation (CEI). Cette structure gère un budget de 10 milliards d'euros destiné à soutenir les start-up technologiques de rupture. À propos de la Belgique, l'ex-CEO de Skynet plaide pour que les différents écosystèmes régionaux se connectent entre eux. Comme la France a réussi à le faire avec la "French Tech".

- Publié le 11-02-2024 à 14h10
- Mis à jour le 11-02-2024 à 16h01

Bart Becks fait figure de vétéran de l'écosystème belge des start-up technologiques. Ce Limbourgeois de 52 ans, qui a appris le français lors d'un MBA à l'Université de Liège, a acquis une expérience hors pair, comme entrepreneur et investisseur, depuis la fin de ses études d'ingénieur commercial à Hasselt. "J'ai décroché mon premier job à 14 ans, raconte-t-il. J'avais lancé, avec deux copains, un petit groupe pour faire de la programmation informatique. C'était ma période Commodore 64 (ordinateur personnel commercialisé à partir de 1982 et vendu à plusieurs millions d'exemplaires à travers le monde, NdlR)".
Il y a, ensuite, la période Skynet. Après trois années comme manager à la Fnac (à Orléans et à Anvers), Bart Becks se fait repérer par la direction de l'ex-Belgacom. Le groupe de télécoms vient de réaliser l'acquisition d'une start-up spécialisée dans la fourniture d'accès à Internet, Skynet, et cherche un CEO capable de faire grandir la pépite. Le jeune Bart y restera plus de huit ans.
Après un détour par le groupe audiovisuel SBS (rapidement intégré au géant européen des médias ProSiebenSat1, Bart Becks s'envole, avec femme et bébé de six mois, pour la Californie. "Cela faisait un moment que j'avais envie d'aller dans la Silicon Valley". San Francisco, Los Angeles, Santa Monica… C'est à cette époque qu'il commence à investir, comme business angel, dans des start-up (Storify, In The Pocket, Showpad…). De retour en Belgique, il intègre partie de la "Netlog Mafia", du nom du réseau social créé par deux jeunes Gantois et dont sortira toute une génération de jeunes fondateurs de start-up tech.
Bart Becks ajoutera un nouveau chapitre, fin 2016, en devenant actionnaire et dirigeant de la plateforme d'information européenne Euractiv (rachetée, l'an dernier, par le groupe flamand Mediahuis). Entre-temps, Bart Becks a rejoint le conseil d'administration de la nouvelle mouture du Conseil européen de l'innovation (CEI). Lancée en 2021 par la Commission européenne, cette structure gère une enveloppe de 10 milliards d'euros ! Son rôle ? Accompagner les innovations et les start-up technologiques dites de rupture – les deeptechs – depuis les laboratoires jusqu'à leur mise sur orbite ("from lab to fab").
Commodore 64, Skynet, Silicon Valley, business angel, Conseil européen de l'innovation… Infatigable, Bart Becks est convaincu que l'innovation technologique et les entrepreneurs audacieux peuvent contribuer à un monde meilleur et que l'Europe, à la traîne depuis quelques années, a les moyens de rivaliser avec les géants américains et chinois de la tech. Entretien.
Entrepreneur, innovateur, investisseur, administrateur… Y a-t-il un fil conducteur dans votre parcours professionnel, depuis votre fonction de CEO de Skynet jusqu'à votre rôle d'administrateur du Conseil européen de l'innovation (CEI) ?
S'il y a un fil conducteur dans tout mon parcours, c'est le fait de créer des solutions technologiques qui peuvent avoir un impact positif sur la société. J'aime comprendre les grands enjeux auxquels nos sociétés sont confrontées, connecter des personnes et des écosystèmes et développer des solutions. Une innovation comme Internet, par exemple, a permis de donner accès à l'information et à des services à plusieurs milliards de personnes. L'intelligence artificielle (IA), c'est un peu la même chose. Avant l'arrivée de ChatGPT, l'IA était l'affaire de Google, d'IBM, etc. Grâce à ChatGPT et l'IA générative, tout le monde a pu avoir accès, gratuitement, à une quantité gigantesque de données. Le progrès technologique ne doit pas être un but en soi, elle doit nous aider à innover, à affronter de grands enjeux de société (santé, éducation, climat…), à repenser un certain nombre de choses.
"À San Francisco, par exemple, il y avait une forme d'arrogance au sein de la communauté tech. J'ai d'ailleurs fini par revenir en Belgique."
Après avoir dirigé Skynet, filiale de Belgacom, durant près de neuf ans (1998-2006), vous êtes partis vivre quatre à cinq ans dans la Silicon Valley avec votre femme et votre fils. Qu'avez-vous retenu de cette expérience ?
Avant de partir aux États-Unis, la Silicon Valley était, pour moi et pas mal d'entrepreneurs de la tech, un peu le "Valhalla de l'innovation". C'était l'endroit où il était possible de combiner l'idéalisme du progrès et la technologie, où on pouvait innover pour le bien-être du monde. Il y avait aussi une culture très spécifique, où les entrepreneurs et toutes les personnes qui prennent des risques bénéficient d'une reconnaissance. En Californie, it's something to be an entrepreneur ! Ce qui n'était pas du tout le cas en Belgique, et dans le reste de l'Europe, lorsque j'ai entamé ma carrière. Mais j'ai aussi été un peu déçu par la Silicon Valley. À San Francisco, par exemple, il y avait une forme d'arrogance au sein de la communauté tech. J'ai d'ailleurs fini par revenir en Belgique.
"La 'Paypal Mafia' a créé un cercle vertueux où une vingtaine d'entrepreneurs, qui avaient été impliqués dans le succès de Paypal, ont donné naissance à des entreprises comme Tesla, Palantir, etc. C'est ce qui nous manque encore en Europe, tout particulièrement en Belgique."
Aujourd'hui, le fossé entre la Silicon Valley et l'Europe s'est-il réduit en termes de culture d'entreprise et d'esprit d'innovation ?
Oui, certainement, même s'il reste un décalage. Il y a quinze ans, la Belgique manquait d'entrepreneurs. Ensuite, elle manquait de scale-up et d'investisseurs en capital-risque. Aujourd'hui, ce qui nous manque, ce sont des "exits" (opération de sortie d'un ou plusieurs actionnaires du capital d'une société, NdlR).
Pourquoi est-il important d'avoir des "exits" ?
Parce que les entrepreneurs qui connaissent le succès et réalisent des "exits" deviennent très souvent des investisseurs ou ils recréent de nouvelles start-up. C'est ce qui est arrivé avec la célèbre "Paypal Mafia". Le succès a créé un cercle vertueux où une vingtaine d'entrepreneurs, qui avaient été impliqués dans Paypal, ont donné naissance à des entreprises comme Tesla, Palantir, etc. C'est ce qui nous manque encore en Europe, tout particulièrement en Belgique. J'ai assisté récemment, à Stockholm, à un exposé sur l'écosystème scandinave et l'impact des mafias Spotify et Skype. C'est incroyable de voir le nombre de start-up et de fonds de capital-risque qui ont été créés grâce au succès mondial de ces deux sociétés !
"C'est la première fois que l'Union européenne se donne une ambition aussi importante pour soutenir l'innovation et l'entrepreneuriat"
Fin 2021, vous avez intégré le conseil d'administration du Conseil européen de l'innovation (CEI). Votre mandat a été renouvelé fin 2023. Pourquoi avoir décidé de postuler au CEI ?
Je retrouve, dans cette fonction, ce que j'ai toujours aimé faire : construire et développer des projets innovants. J'aime aider les start-up qui innovent, qui ont un impact sociétal. J'aime aussi contribuer à améliorer, structurellement, les politiques en matière d'innovation, que ce soit au niveau régional (comme je l'ai fait chez iMinds), national (avec Startups.be et BeCentral) ou européen (avec le CEI). Avec Startups.be, par exemple, on a été à l'initiative du tax shelter pour les personnes qui investissent dans les start-up.
Le grand public, de même que beaucoup d'entrepreneurs, ignore encore l'existence du CEI. À quoi sert-il ?
Nous sommes vingt au conseil d'administration, avec un très bon équilibre entre hommes et femmes, entre pays d'origine, entre profils (investisseurs, entrepreneurs, académiques…). C'est, à mes yeux, la première fois que l'Union européenne se donne une ambition aussi importante pour soutenir l'innovation et l'entrepreneuriat. En 2023, le CEI a approuvé 160 investissements pour un montant d'un milliard d'euros. Le budget du CEI est de 10,1 milliards d'euros sur cinq ans.
Dans quels types de projets investissez-vous ?
Notre focus est sur la "deeptech". Il y a trois grands volets dans la stratégie du CEI : "Pathfinder" (financement de la recherche et développement) ; "Transition" (aider les start-up et les spin-off à passer du stade de l'idée à celui de la mise sur le marché ; "Accelerator" (le scaling des start-up). Pour les deux premiers volets, nous octroyons des subsides. Pour le troisième, et c'est nouveau depuis 2021, nous combinons subsides et investissements en capital. On peut investir jusqu'à 20 millions d'euros en capital par société.
Cet instrument est-il de nature à permettre à l'Europe de rivaliser avec les géants technologiques américains et chinois ?
Je le pense. On dit souvent que les États-Unis innovent, que la Chine imite et que l'Europe régule. Ce n'est plus le cas. D'abord, la Chine innove de plus en plus. Il suffit de voir le nombre de brevets chinois pour s'en rendre compte. Le contexte géopolitique, avec le retour d'un conflit guerrier en Europe, nous pousse par ailleurs à repenser le rôle des technologies. La crise sanitaire a aussi eu un impact, par exemple sur les systèmes de santé en Europe et les chaînes logistiques. Le moment est venu, pour l'Europe, de redéfinir le rôle qu'elle veut jouer en matière d'innovation technologique. Jusqu'en 2012, nous avions des entreprises européennes comme Nokia, Ericsson, Skype. Elles étaient leaders de la révolution de l'Internet mobile en termes de matériel, de logiciels et de normes. C'est bien la preuve qu'il n'y a aucune fatalité. Mais l'Europe a, ensuite, complètement raté la 2e révolution du mobile, des réseaux sociaux et des plateformes. Il est donc important, aujourd'hui, de viser un rôle de leader dans l'IA et la deeptech.
"Avec le Conseil européen de l'innovation, on s'est donné les moyens d'accompagner financièrement les projets deeptech tout au long de leur parcours. Auparavant, l'Europe n'avait pas cette capacité et on voyait qu'à un certain stade de maturité, les investissements étaient réalisés par de gros fonds américains de capital-risque."
Mais l'Union européenne s'est laissée submerger par les "Gafam" américains et les géants chinois (Tencent, Alibaba, etc.). Dans quels domaines peut-elle encore espérer avoir des champions mondiaux ?
Le CEI se concentre sur trois domaines prioritaires : le climat et l'énergie ; la santé ; et la transition numérique (intelligence artificielle, informatique quantique, web3…). On voit aussi qu'en raison du nouveau contexte géopolitique, la notion de souveraineté a repris beaucoup d'importance en Europe. La question qui se pose est de déterminer les domaines où l'Union européenne doit devenir autonome : l'énergie, l'alimentation, la santé, etc. Pour le deeptech, on a besoin d'accélérer la recherche et le développement, mais aussi d'avoir assez de patience pour que les projets mûrissent et soient lancés sur le marché. Avec le CEI, on s'est donné les moyens d'accompagner financièrement les projets deeptech tout au long de leur parcours. Auparavant, l'Europe n'avait pas cette capacité et on voyait qu'à un certain stade de maturité, les investissements étaient réalisés par de gros fonds américains de capital-risque.
Quel bilan dressez-vous des débuts du CEI ?
Après seulement deux années de fonctionnement (2022-2023), c'est trop tôt. Pour la Belgique, il y a déjà eu 7 start-up qui ont bénéficié d'un investissement en capital depuis 2021. Beaucoup de start-up ont aussi obtenu des subsides. Pour le "Pathfinder", il y a eu 72 organisations belges (KU Leuven, UGent, imec et UCLouvain sont les plus représentées, NdlR). On trouve aussi 7 partenaires belges dans le volet "Transition". Dans le classement des pays européens, la Belgique se situe au milieu.
Que manque-t-il à l'écosystème tech belge pour monter dans ce classement ?
L'une des choses que l'on doit absolument faire en Belgique, c'est de mieux connecter les différents écosystèmes tech entre eux. BeCentral est parvenu à le faire à Bruxelles. C'est la même démarche que suit Syndicate One, nouvelle communauté d'entrepreneurs et d'investisseurs, ou E-Health Venture (structure qui cherche à connecter les différents acteurs actifs dans l'innovation en santé en Belgique, NdlR).
Y a-t-il une réelle volonté des différents acteurs, publics et privés, de connecter les écosystèmes entre eux ? On a l'impression que chaque Région joue sa partition…
Ce n'est pas forcément contradictoire. Je pense que l'interconnexion peut se faire si chaque écosystème est suffisamment fort. C'est très bien d'avoir La Grand Poste à Liège, A6K à Charleroi, BeCentral à Bruxelles, Corda à Hasselt, bientôt Wintercircus à Gand, etc. Ce qui importe, c'est de relier tous ces pôles d'innovation et d'entrepreneuriat. Là, on a encore du retard.
"Ce que l'imec fait, par exemple, est exemplaire. La SFPIM commence aussi à apporter sa contribution à l'écosystème belge. Ce qui manque encore, c'est une connexion et une coordination entre les différentes pièces du puzzle."
La France a la French Tech, les Pays-Bas ont TechLeap… La Belgique n'aurait-elle pas aussi besoin d'une initiative comparable pour accélérer le développement de son écosystème de start-up dans la tech ?
La French Tech a fait deux choses particulièrement efficaces. Un : la France est parvenue à connecter les entrepreneurs, les chercheurs, les autorités politiques, les grandes entreprises (corporate) et les investisseurs. On a besoin des cinq acteurs pour avoir un véritable écosystème et un impact. Deux : grâce à un subside de l'État français, il y a une personne en charge des start-up dans chaque cabinet ministériel. Cela veut dire que, pour chaque compétence (santé, énergie, emploi, finance…), l'enjeu des start-up et de la tech est pris en compte dans les décisions politiques. Il y a eu, au même moment, la création de la BPI (Banque publique d'investissement). Le résultat est qu'aujourd'hui, la France est devenue, en Europe, l'exemple à suivre.
La Belgique en est encore loin…
Oui, mais cela n'empêche pas d'avoir de bonnes initiatives de la part de différents acteurs. Ce que l'imec fait, par exemple, est exemplaire. La SFPIM commence aussi à apporter sa contribution à l'écosystème belge. Ce qui manque encore, c'est une connexion et une coordination entre les différentes pièces du puzzle. Il faudrait parvenir à créer une "French Tech" belge.
