L'homéopathie, "traitement miracle" extrêmement rentable, est-elle une arnaque ?
La question des bienfaits de l'homéopathie peut être débattue. Mais le manque de fondements scientifiques sur l'efficacité des traitements est clair et c'est un des business les plus rentables du secteur pharmaceutique.

- Publié le 23-07-2024 à 11h02
- Mis à jour le 29-07-2024 à 10h42

"Moi j'ai essayé et ça m'a aidé". Quand on parle d'homéopathie autour de soi, on entend souvent cette phrase. "C'est le seul traitement qui a fonctionné".
Mais, tout en nuances, est-ce que l'homéopathie n'est au final pas l'un des business pharma les moins onéreux à développer et l'un des plus rentables ? Car pour rappel, c'est un traitement à base de petites billes de sucre arrosées d'eau dans laquelle un produit a été dilué à l'extrême. On peut donc émettre des doutes. Même si l'homéopathie permet une chose, il faut le reconnaître : c'est la prise en charge du patient, l'écoute, le temps "long". L'attention, qui est une forme de soin en soi.
"Parfois les revues prestigieuses baissent leur garde, comme on l'a vu pendant le Covid-19."
Les origines nobles d'un business plus douteux
Fin du XVIIIe siècle. Alors que Napoléon Bonaparte fait ses armes en France, que le mouvement des Lumières est à son apogée et que les idées nationalistes leur emboîtent néanmoins le pas, l'Europe est en pleine mutation. Les prémices de la révolution industrielle se font sentir. Pourtant, niveau médecine, c'est toujours une période de tâtonnements. On se bat contre des miasmes invisibles avec des solutions parfois grossières.
De la fièvre ? "Pourquoi pas une bonne petite saignée". Un mal de ventre ? "On va injecter un demi-gallon de produit dans les intestins". La médecine généraliste restait basique et les remèdes de grands-mères mettaient probablement moins la vie des patients en danger.
Face à cela, dans son coin en Allemagne, Samuel Hahnemann se dit que ça commence à bien faire. Ne serait-il pas temps de réduire les doses utilisées et adoucir les pratiques ? Sur ce premier constat, difficile de lui donner tort. C'est même noble de tenter une autre piste que les techniques traditionnelles un peu bouchères.
Le médecin, également chimiste, traducteur et écrivain, laisse de côté ses tests chimiques sur le vin, qui lui auront valu une certaine notoriété, pour continuer dans la voie de la médecine.
Le polymathe autoproclamé avait néanmoins failli abandonner. "La médecine me coûtait plus qu'elle me rapportait et le plus souvent n'était payée que d'ingratitude". Mais il a tout de même persévéré. Et mis en place deux grands principes pour l'homéopathie.
"La mémoire de l'eau est une arnaque scientifique. Même si des revues scientifiques se sont fait piéger. Mais il faut savoir que ces revues sont un business."
Premièrement, la loi des semblables. Ce qui ressemble à la maladie doit guérir la maladie. Comme on pensait que les haricots rouges, de par leur ressemblance, étaient bons pour les reins et les noix pour le cerveau, la croyance populaire estimait que cette piste était crédible. C'est ce qui a donné le nom à l'homéopathie (du grec "homoios" : semblable, et "pathos" : maladie). Tout comme le venin peut servir pour les antidotes ou une quantité minime de virus pour les vaccins, peut-on dire.
Deuxièmement, la dynamisation. En résumé, plusieurs dilutions successives de substances dans de l'eau, le tout secoué vigoureusement à chaque étape. Le temps d'un trajet de cheval par exemple, à l'époque. Alors, pour la rigueur scientifique, on repassera. Mais n'oublions pas que nous sommes aux alentours de 1795.
Hahnemann et Korsakov
Samuel Hahnemann mettra donc en place un principe de dilution dite "hahnemannienne". Il s'agit alors de remplir un récipient d'un solvant (de l'eau par exemple), d'y ajouter une goutte de teinture mère (principe actif), et de secouer. Et recommencer l'opération en prenant une goutte de ce premier mélange et en la diluant dans un nouveau récipient. La dilution considérée comme "moyenne", notée 9 CH sur les produits, représente donc neuf fois le procédé de dilution. Ce qui équivaut à une goutte diluée à 10 puissance 18 fois (10^18). Soit beaucoup plus dilué qu'une goutte d'eau dans l'ensemble des océans de la planète.
Une autre technique sera mise en place par Semion Nikolaïevitch Korsakov. Cet inventeur russe intéressé par la médecine (ce qui ne veut pas dire "médecin") était parfois dépêché sur les champs de bataille. Et face aux besoins de soins importants mais le nombre de flacons de médicaments limités, il a repris les théories homéopathiques à son compte et a même mis en place un nouveau procédé de dilution : la dilution dite "korsakovienne". Le principe est simple : le flacon rempli de médicament est vidé une première fois, puis on le remplit à nouveau mais uniquement d'eau, et les molécules restantes sur les parois permettent de transformer l'eau en… médicament. Un procédé quasi christique. Et avec un seul et même flacon, on peut répéter l'opération des centaines de fois. La dilution notée "200K", utilisée par exemple pour des célèbres "antigrippaux", vendus actuellement par des laboratoires homéopathiques, représente un procédé répété 200 fois.
De quoi résoudre les problèmes de pénurie de médicaments sur les champs de bataille. On se retrouve avec une solution miracle quasiment infinie…
Un autre médecin, français cette fois, sera visiblement séduit par l'idée. Et lors de son service militaire au début du XXe siècle, celui qu'on appelle Joseph Roy pense découvrir un organisme qu'il nomme "oscillocoque", et croit que ce dernier est responsable de la grippe espagnole qui ravage l'Europe, mais aussi de plusieurs maladies comme le cancer ou les infections vénériennes. En 1918, il décide de cultiver cet organisme dans des foies et cœurs de canards de Barbarie, d'en récolter le "principe actif", de le diluer des milliards de fois… l'oscillococcinum, désormais propriété des laboratoires Boiron, est né.
La "mémoire de l'eau"
Face à l'absence de preuves scientifiques au fil des décennies de recours à l'homéopathie ou à la publication d'études bancales, certains chercheurs tentent de nouvelles pistes.
En 1988, le médecin français Jacques Benveniste émet une hypothèse : celle de "la mémoire de l'eau". Selon lui, l'eau conserve des propriétés d'éléments avec laquelle elle a été mise en contact et transfère mieux ces propriétés aux organismes si ces éléments… ne sont plus du tout présents dans cette même eau. Une théorie rejetée par la grande majorité de la communauté scientifique et démontée la même année par le magazine Nature.
"Car là on retombe dans du charlatanisme, on sait que ça ne guérit pas le cancer et ça met la vie des patients en danger."
Mais cette théorie sera reprise par le prix Nobel de médecine Luc Montagnier, qui tentera de convaincre la communauté scientifique que la mémoire de l'eau et la téléportation d'ADN par électromagnétisme sont réelles. Mais il échouera dans ses expériences et beaucoup estiment qu'il souffre de la "maladie du Nobel", à savoir le fait de se prononcer sur des sujets dont on ne connaît rien mais renforcé par sa propre certitude de compétences.
Rappelons que Luc Montagnier a reçu le prix Nobel pour son travail, en équipe, menant à la découverte du VIH mais a adopté des positions depuis largement décriées et a même fait partie de ceux qui se positionnaient fortement contre les vaccins pendant la pandémie de Covid-19. Il estimait par ailleurs qu'une bonne alimentation et un bon système immunitaire permettaient de se débarrasser du VIH responsable du Sida ou que la papaye fermentée pouvait soigner la maladie de Parkinson.
"Il y a un énorme déficit d'études scientifiques, avec des comparaisons mesurées."

"Les aspects négatifs de ce business"
Pourtant, malgré cela, l'homéopathie a connu un succès grandissant au fil des décennies. En particulier en France, où elle a même été remboursée par la sécurité sociale jusqu'en 2021 à hauteur de 15 %. Mais ce remboursement a finalement sauté, au lendemain de la période forte pandémie de Covid-19, malgré les arguments de la directrice des laboratoires Boiron (principal laboratoire d'homéopathie dans le monde), Valérie Poinsot, qui déclarait à l'époque dans une interview vidéo à l'AFP que "ça fait 220 ans que ces médicaments sont sur le marché", en guise d'argument sanitaire. Elle a par ailleurs été remplacée par Thierry Boiron en 2024.
En Belgique, les mutualités chrétiennes flamandes ont également arrêté de rembourser les médicaments homéopathiques en Belgique à partir de 2019.
"Je ne suis pas fan de l'homéopathie. J'ai une carrière basée sur les sciences et les preuves. L'homéopathie, ce n'est qu'hypothèses et théories, il y a un énorme déficit d'études scientifiques, avec des comparaisons mesurées", commente à ce propos Jean-Luc Gala, Docteur, professeur à l'UCLouvain et directeur CTMA (Centre de Technologies Moléculaires Appliquées).
"Je suis un opposant à l'homéopathie au niveau de la science et des preuves, mais l'approche globale peut faire du bien aux patients et il ne faut pas tomber dans une vision réductrice."
"La mémoire de l'eau est une arnaque scientifique. Même si des revues scientifiques se sont fait piéger", alerte-t-il d'entrée de jeu. "Il faut savoir que ces revues sont un business et, parfois, des revues pseudo-scientifiques vous approchent (les médecins, NdlR) pour essayer de publier des thèses pourtant trop faibles pour être publiées par les revues plus prestigieuses", poursuit-il. "Et certains médecins, dont le curriculum est renforcé par ces publications, peuvent tomber dans cette facilité. Mais ce sont des publications sans valeur, sans comité de relecture… Et parfois les revues prestigieuses baissent leur garde, comme on l'a vu pendant le Covid-19, et reprennent ces publications", explique-t-il. "Ce sont les aspects négatifs de ce business, même si c'est rare", ajoute-t-il.
"C'est une médecine très peu accessible, assez chère, non remboursée."
Nécessaire nuance
Mais Jean-Luc Gala sépare bien les théories fumeuses des effets potentiellement positifs de l'homéopathie de par son approche holistique des patients. "Elle ne peut pas se réduire à l'art de prescrire quelque chose efficace ou non. Ça peut s'inscrire dans une relation entre un praticien et un malade. La confiance, le placebo… Comme dans la médecine traditionnelle, ces éléments peuvent jouer. Surtout face aux médecins qui ont la prescription facile et qui, pour certains, peuvent expédier les patients", poursuit-il.
"Je suis un opposant à l'homéopathie au niveau de la science et des preuves, mais l'approche globale peut faire du bien aux patients et il ne faut pas tomber dans une vision réductrice", renchérit-il. À condition de ne pas prescrire d'homéopathie pour soigner des maladies graves, comme le cancer. "Car là on retombe dans du charlatanisme, on sait que ça ne guérit pas le cancer et ça met la vie des patients en danger", ajoute le médecin.
"J'ajouterai également que c'est une médecine très peu accessible, assez chère, non remboursée. On dit que la médecine traditionnelle est de moins en moins accessible. Mais l'homéopathie, avec ses produits relativement coûteux sur la durée, aggrave ce problème", termine-t-il.

Un business rentable
Les laboratoires Boiron, qui vendent l'oscillococcinum, ont déjà menacé de poursuites judiciaires les voix s'élevant contre leurs produits. Et la direction a déjà avancé que l'absence de preuves n'est pas une absence d'effets. Mais le groupe a également déjà été poursuivi, comme en Californie, où une action collective ("class action") s'est soldée par un versement de 5 millions de dollars de leur part. C'était en 2012.
Le groupe créé en 1932 fait néanmoins la majeure partie de son chiffre d'affaires en France et est coté en Bourse depuis 1985.
En 2023, le groupe a réalisé un chiffre d'affaires de 493 millions d'euros, un bénéfice net d'environ 36 millions d'euros pour un investissement sur l'année atteignant environ 22,9 millions d'euros.