Novo Nordisk, une arme pharma pour le Danemark face à Trump ? "Ce serait dangereux"
Le Danemark, via la firme Novo Nordisk, vend énormément de médicaments aux États-Unis. Mais est-ce suffisant pour en faire une arme géopolitique ? Et qui dépend le plus de l'autre ?

- Publié le 22-01-2025 à 09h32
- Mis à jour le 23-01-2025 à 10h24

Les provocations impérialistes de Donald Trump ne font pas rire tout le monde. Le Premier ministre belge Alexander De Croo a d'ailleurs appelé à plus de fermeté face à lui au Forum de Davos ce mardi.
Mais plantons d'abord le décor. Donald Trump rêve d'une grande Amérique et ne cache pas sa volonté de s'approprier le Groenland, plus grande île du monde après l'Australie… mais surtout territoire autonome danois.
Technique de négociation pour faire pression sur ses alliés ou réelle volonté, une chose est sûre, les nombreuses matières premières ainsi que les potentielles futures routes commerciales passant par l'Arctique en font autant d'arguments à prendre en compte, comme nous vous l'expliquions dans nos colonnes récemment.
Et face à cela, le Danemark, très "pro-Otan", a affiché une réponse réservée, ouverte à Donald Trump. Une réponse faible, diront les plus critiques.
Quoi qu'il en soit, parmi les armes commerciales européennes pour répondre aux volontés impérialistes de Trump, le Danemark en possède peut-être une : l'industrie pharmaceutique. Pourquoi ? Car la seconde plus importante capitalisation boursière européenne est Novo Nordisk (qui s'est fait doubler par LVMH récemment), un géant donc, qui est aussi un acteur incontournable aux États-Unis.
"Ce serait une disruption majeure au niveau pharma"
Novo Nordisk est en effet très connue par les diabétiques ou encore les personnes sous traitement contre l'obésité. La firme étant la plus importante entreprise mondiale de production d'Ozempic (traitement contre le diabète), de son dérivé utilisé dans le traitement de l'obésité, le Wegovy, ou encore du Rybelsus, sorte d'insuline. Des blockbusters qui ont participé largement à faire la fortune de Novo Nordisk, dans un monde où le nombre de personnes en surpoids explose, en particulier aux États-Unis.
Rien qu'avec ces trois médicaments, Novo Nordisk a généré plus de 14 milliards de dollars de recettes en 2023 au pays de l'Oncle Sam.
Alors, le Danemark possède-t-il une arme de choix qu'il pourrait faire peser dans la balance dans le bras de fer qui s'amorce avec Donald Trump ? Et si oui, est-ce une arme à double tranchant ?
"Un danger"
Pour Jean-Michel Dogné, directeur du département pharmacie à l'UNamur et expert à l'AFMPS et l'Agence européenne des médicaments (EMA), l'utilisation de médicaments comme arme géopolitique est un jeu risqué, même si elle est utilisée par certains pays. D'un point de vue éthique (restreindre l'accès à des médicaments est évidemment extrêmement cynique) mais aussi purement économique.

"Une firme n'est pas un pays. Aujourd'hui, les industries pharmaceutiques sont indépendantes des pays où elles siègent, sauf dans les pays autoritaires. Elles sont guidées par les mises sur le marché. Il serait délicat d'utiliser les produits de cette firme pour faire des pressions politiques. Surtout avec des produits de santé", signale donc d'entrée de jeu l'expert, qui reconnaît que certains pays hésiteraient moins à y avoir recours, comme la Chine, pays où les entreprises sont davantage inféodées aux États.
"Il ne faut donc pas surestimer les capacités de pression qu'un pays comme le Danemark aurait. Et ce serait un danger d'utiliser ces produits de premières nécessités à des fins politiques, car 80 % de l'ensemble des médicaments proviennent de Chine et d'Inde. Donc c'est une arme dangereuse". Sous-entendu : l'Europe pourrait, en légitimant ces pratiques, s'y exposer également à l'avenir. "On a effectivement déjà connu le cas avec la Chine qui a limité ses exportations de paracétamol lors de pénuries mondiales ou pendant le Covid" (cette dernière avait limité les exportations de vaccins à certains moments, bien qu'elle les ait aussi utilisés en outil diplomatique dans les pays en développement), reconnaît-il.
"C'est vrai que Trump n'a jamais hésité à faire pression quand c'est nécessaire."
Novo Nordisk représenterait donc une arme plutôt limitée dans le rapport de force face aux États-Unis pour le Danemark, malgré la grande consommation des produits de la firme aux États-Unis.
Mais dans les rapports de force, les parties peuvent faire usage de bluff, ce que ne s'empêche pas de faire Donald Trump pour obtenir gain de cause. Quitte à passer à l'acte sans se soucier des conséquences. "Je ne veux pas faire de procès d'intention, mais c'est vrai que Trump n'a jamais hésité à faire pression quand c'est nécessaire. On le voit avec Meta", rappelle Jean-Michel Dogné. "Mais cela serait une disruption majeure au niveau pharma", ajoute-t-il.
Plus à perdre qu'à gagner ?
Pire qu'une arme limitée, elle pourrait être à double tranchant et se retourner contre le Danemark et la firme. Novo Nordisk a d'ailleurs perdu sa place de première capitalisation boursière européenne car ses produits pharmaceutiques font justement partie de ceux sur la liste, publiée récemment, dont Donald Trump voudrait revoir les prix aux États-Unis dans le cadre du programme Medicare.
Cette liste a suffi à faire peur aux investisseurs et explique la chute récente de Novo Nordisk en Bourse, passant deuxième capitalisation boursière européenne. Le titre a, par exemple, perdu près de 8 % ce mois-ci (même si elle a clôturé sur une hausse de 4 % ce mardi).

Le tout alors que Donald Trump fait monter la pression en menaçant le Danemark de taxes douanières importantes en cas de refus de "vendre le Groenland".
Qui seraient les premiers perdants ?
Selon CNN, néanmoins, les premiers perdants de ces menaces douanières pourraient être les personnes diabétiques ou en situation d'obésité aux États-Unis. Pourquoi ? Car ces droits de douane feraient augmenter les prix des produits danois de manière importante. Notons d'ailleurs qu'en France, le traitement Wegovy, qui n'est plus remboursé par la Sécurité sociale depuis ce mois de janvier, coûte désormais déjà entre 274 et 365 euros par mois aux patients.
"Novo Nordisk conserve un pouvoir monopolistique considérable sur le marché", déclare par exemple Jacob Funk Kirkegaard, chercheur au Peterson Institute for International Economics, repris par CNN. Si des médicaments alternatifs existent, ils restent limités et Novo Nordisk pourrait donc répercuter les taxes sur le prix des médicaments vendus aux États-Unis.
Mais les États-Unis en sont conscients et ont déjà annoncé pouvoir éventuellement faire une exception pour les entreprises pharmaceutiques. Et dans ce cas, il serait étonnant que Novo Nordisk décide de ne pas en profiter, alors que le marché américain est considérable. Les recettes de Novo Nordisk dépendant à près de 60 % de l'Ozempic et du Wegovy et plus de la moitié des ventes se font sur les terres américaines. Un jeu dangereux donc pour l'entreprise.
Néanmoins, les nombreuses pénuries recensées ces dernières années dans le monde, dont en Europe, de ces médicaments fait qu'a priori, Novo Nordisk pourrait réacheminer ces médicaments vers d'autres marchés.
"Nous suivrons la situation de près […] Le paysage géopolitique du monde actuel est très dynamique et nous restons concentrés sur notre engagement à fournir des médicaments vitaux aux patients que nous servons", a déclaré à ce propos un porte-parole de l'entreprise à CNN.
Enfin, droits de douane ou non, cette menace alerte déjà les différents acteurs du marché, qui pourraient constituer des stocks en prévention. "Ce qui ne fera certainement pas baisser les prix", commente Christine McDaniel, chercheuse au Mercatus Center cité par le média américain. Pourtant, la boîte coûte déjà 1 300 dollars aux États-Unis. Un prix exorbitant, en particulier pour les patients ne disposant pas d'une assurance santé.
Une autre pression à prendre en compte
Selon Jean-Michel Dogné, l'autre moyen de pression des États-Unis dans le domaine de la santé est le retrait, annoncé par un décret ce mardi, des États-Unis de l'OMS, l'organisation mondiale de la santé. "Les USA sont parmi les premiers contributeurs", signale-t-il, même s'ils sont derrière l'Allemagne ou même la Fondation Bill&Melinda Gates seule. Les États-Unis participent à hauteur d'environ 600 millions de dollars (contre plus de 1,2 milliard pour l'Allemagne). "Il va falloir que les autres participent davantage ou alors réorganiser les programmes. C'est un moyen de pression supplémentaire sur les pays. Pourtant, les virus ne s'arrêtent pas aux frontières. C'est un jeu dangereux aussi pour les États-Unis. On l'a vu avec le Covid, la grippe aviaire… Ces questions doivent transcender la politique", termine l'universitaire. Mais pas sûr que Donald Trump l'entende de cette oreille.