Donald Trump veut s'emparer du Groenland : "Cela promet un ordre mondial délirant et créerait un précédent au sein de l'Otan"
Le président élu américain enchaîne les déclarations chocs, comme avec la volonté apparente d'annexion du Canada ou du Groenland. Avec de potentielles ressources à la clé.

- Publié le 10-01-2025 à 06h37
- Mis à jour le 29-01-2025 à 16h14

L'impérialisme, nouvelle mouture. Pourquoi ne pas transformer quasiment toute l'Amérique du Nord en un seul et même pays : les États-Unis ? Il n'est pas encore arrivé dans le Bureau ovale mais Donald Trump enchaîne les provocations. Annexer le Canada ou le Groenland… Il n'y va pas de main morte. Et son acolyte Elon Musk en remet une couche en service après-vente.
Certains estiment que ce n'est qu'une technique de négociation. Demander l'impossible, être exubérant, faire peur, pour remporter des deals avantageux. Mais rappelons que beaucoup estimaient que le président russe Vladimir Poutine agissait de manière similaire avant l'invasion de l'Ukraine en 2022.
"S'il n'y a pas de réaction forte, quelle sera la prochaine étape ?"
Parmi les dernières idées, on retrouve donc l'intégration du Groenland aux États-Unis. Une idée qui ne vient pas de nulle part. L'île la plus grande du monde, si on exclut l'Australie considérée comme un continent, a déjà fait l'objet de convoitises américaines, et la dernière en date remonte à la proposition de rachat du président américain Harry Truman, en 1946, pour 100 millions de dollars.
Mais l'île abrite surtout un potentiel de ressources naturelles important, dont des "terres rares", éléments assez incontournables dans l'industrie technologique. Parmi ces éléments, qui sont majoritairement des métaux, on trouve par exemple du néodyme, indispensable pour les aimants puissants que l'on utilise dans les smartphones, les voitures électriques, les éoliennes offshore ou l'industrie de Défense.
Un gisement "quasi" inexploité, mais monumental
Le Groenland, qui fait plus de 70 fois la taille de la Belgique pour une population d'à peine 57 000 personnes, est un territoire autonome du Danemark qui a des relations particulières avec son cousin européen. L'île n'avait, par exemple, pas la main sur toute l'extraction minière – dont l'uranium – pendant tout un temps. Situation qui a évolué depuis un changement législatif intervenu en 2009.
Par ailleurs, le Groenland s'est également "éloigné" de l'Europe dès 1982, après un référendum décidant de la sortie de l'Union européenne, actée en 1985, à la suite de désaccords, en particulier sur la pêche et la gestion des eaux territoriales en lien avec ce commerce.
"On sait qu'il y a une multiplicité de ressources. Uranium, zinc, graphite… Pour les terres rares, le Groenland disposerait d'environ 1,5 % des réserves mondiales"
"On sait qu'il y a une multiplicité de ressources. Uranium, zinc, graphite… Pour les terres rares, le Groenland disposerait d'environ 1,5 % des réserves mondiales. Et quand on sait que, sur le continent européen, quasiment seules la Norvège et la Suède possèdent de telles ressources et que les pays de l'OCDE ne disposent que de 7 % du total de ces ressources, ce n'est pas mal", avance Emmanuel Hache, économiste spécialisé en matières premières à l'IFP Énergies Nouvelles et chercheur à l'Iris. Notons que les chiffres de production annuelle ne correspondent pas à ceux des ressources identifiées, car posséder les ressources ne signifie pas forcément les exploiter.
"Le Groenland représente donc une opportunité. Mais on reste loin des niveaux de réserves chinoises, brésiliennes ou vietnamiennes. Et comme les réserves sont très peu exploitées, il est difficile de dire si celles-ci sont économiquement viables pour le moment", poursuit-il.
L'autre problème clé, c'est la question de la pollution. "Ce sont des productions qui perturbent beaucoup l'environnement. En utilisation d'eau, en rejets radioactifs de gisements collés aux terres rares… Le coût environnemental n'est pas intégré au prix de ces matières premières pour le moment. Car la Chine, qui est le premier producteur mondial de terres rares, a accepté de payer ce prix environnemental pour en devenir leader", poursuit Emmanuel Hache. D'ailleurs, les Groenlandais eux-mêmes seraient assez réticents à l'exploitation minière de leur territoire et l'ont fait savoir lors des élections législatives de 2021. Le réchauffement de l'Arctique ayant des conséquences marquées sur leur espace de vie.
Rappelons également que la Chine a développé cette industrie depuis les années 1980, sous l'impulsion de Deng Xiaoping, et a écrasé la concurrence pour atteindre plus de 90 % de la production de terres rares dans la fin des années 2000. Désormais, les États-Unis, l'Australie, le Brésil et autres ont néanmoins réussi à récupérer des parts de marché. Selon Emmanuel Hache, la Chine, toujours compétitive sur les tarifs, produirait désormais entre 65 et 75 % des terres rares.
Un besoin pour les États-Unis ?
Les États-Unis, via leurs entreprises, ont ouvert des mines dans le monde entier et n'ont dès lors pas spécialement besoin du Groenland, là où l'Europe pourrait y voir une source d'approvisionnement plus cruciale, à condition d'avoir l'aval des Groenlandais. "Les États-Unis ont des accords avec l'Australie et sont derrière 15 % de la production mondiale. Mais c'est aussi une volonté de contrôler un maximum les ressources et les routes commerciales. Les deux composantes sont importantes dans cette histoire. On le voit avec les velléités américaines sur le canal de Panama", souligne Emmanuel Hache. Notons tout de même que les Américains détiennent une base aérienne et spatiale sur l'île et que celle-ci est l'objet de convoitise entre Chinois et Américains depuis de nombreuses années, comme le signale Damien Degeorges (Ifri), dans son ouvrage Terres rares : enjeu géopolitique du XXIe siècle, paru en 2012.
"Cela nous promet un ordre mondial absolument délirant. Cela créerait un précédent, au sein même de l'Otan, avec un pays de l'Alliance qui s'attaque à un autre."
Des risques de séduction ?
Pour Emmanuel Hache, les arguments de Donald Trump ne sont pas forcément attrayants pour le Groenland, même si les pro-indépendantistes n'y semblent pas totalement sourds. "C'est surtout une posture forte de Donald Trump, on y est habitué, poursuit-il. Mais il faut que l'Europe se positionne. Pour le moment, elle est trop dépendante de la Chine pour ces métaux. Mais ce n'est pas gagné. Les scandales environnementaux de la mine de Bayan Obo (en Mongolie, NdlR) ou en Chine font peur à la population groenlandaise", poursuit-il.
Donald Trump pourrait-il passer à l'acte ?
Donald Trump n'a pas exclu l'usage de la coercition commerciale, voire militaire. Mais pourrait-il passer à l'acte ? "On peut se dire que tout est possible. Mais quelle serait la phase suivante ? Cela nous promet un ordre mondial absolument délirant, ça créerait un précédent, au sein même de l'Otan, avec un pays de l'Alliance qui s'attaque à un autre, comme les USA au Danemark par exemple…", souligne l'économiste.
"Mais c'est peut-être un moyen pour forcer une place aux entreprises minières américaines au Groenland. En disant 'Il n'y a pas d'invasion, vous voyez, acceptez-nous'. Et comme la Commission européenne ne dit quasiment rien pour le moment… S'il n'y a pas de réaction forte, quelle sera la prochaine étape ?", se demande Emmanuel Hache.
"Les Européens veulent ménager Donald Trump mais Trump ne respecte que les personnes fortes."
Un point de vue partagé par Federico Santopinto, directeur de recherche à l'Iris (Institut des relations internationales et stratégiques) et spécialisé en questions de Défense. "Ce qui me laisse perplexe, c'est le quasi-silence de l'UE. Les Européens veulent ménager Donald Trump mais Trump ne respecte que les personnes fortes. C'est une attitude soumise", avance-t-il, alors que quelques réactions passées relativement inaperçues ont été publiées mais aucune de la présidente de la Commission européenne, par exemple. "Il va falloir être plus assertif. Sans entrer forcément dans le clash ou l'escalade", poursuit-il.
"Personne ne peut dire ce que Trump va faire. Je ne sais pas s'il faut prendre cela au sérieux mais une chose est certaine, remettre en question l'intégrité des frontières est extrêmement dangereux, même en boutade. On voit le cas de l'Ukraine, de Taïwan et d'autres îles inhabitées sur lesquelles la Chine a des vues. Remettre en cause l'intangibilité des frontières de la part d'un pays occidental est extrêmement inquiétant. La boîte de Pandore a déjà été ouverte par Poutine. Mais si on s'y met aussi, c'est le chaos assuré", avance-t-il.
"Remettre en cause l'intangibilité des frontières de la part d'un pays occidental est extrêmement inquiétant."
"Il faut montrer aux Danois que l'Europe est là, derrière. C'est aussi ça la solidarité européenne. Il faut remettre Donald Trump à sa place. La solidarité se construit pendant les moments de crise, avance encore Federico Santopinto. Cela rappelle l'importance du projet d'autonomie européenne en matière de Défense. Pour rappel, le Danemark a acheté des F-35 américains. Je ne dis pas qu'il y aura une guerre mais s'il y a un regain de tensions sur le cas groenlandais, ou même s'il devait y avoir un rapprochement entre Poutine et Trump, on pourrait avoir des restrictions d'utilisation de ces avions. Et ça, ce n'est pas acceptable", termine-t-il.
