Frédéric Panier (Akt) : "Je ne veux pas être totalement catastrophiste, mais aujourd'hui, obtenir un permis est kafkaïen"
Où en est le business en Wallonie, un an après la constitution du gouvernement ? Frédéric Panier, administrateur d'Akt for Wallonia, nous livre son regard, sans détour.

- Publié le 20-06-2025 à 16h30

Un an après les élections fédérales et régionales, où en est-on du point de vue business en Wallonie ? Frédéric Panier, CEO d'Akt for Wallonia depuis septembre dernier (en remplacement de Cécile Neven, devenue ministre wallonne de l'Énergie, étiquetée MR) reconnaît que ça remue, au moins en paroles. Mais il reste vigilant à ce que celles-ci se transforment bien en actes, avec des effets concrets sur le terrain. Il est l'invité du Face-à-Face du Mag Eco, sur LN24 (vidéo complète ci-dessus). Entretien.
Ça fait quoi, d'être à la tête du patronat wallon, en un mot ?
Je ne suis pas à la tête du patronat wallon. On dit parfois que je suis le "patron des patrons", mais moi, je travaille pour les employeurs. Je travaille pour les entreprises.
Vous êtes l'employé des patrons ?
En quelque sorte. Des entreprises, si vous voulez. Des employés.
Justement, il y a un an, c'étaient les élections en Belgique, au niveau fédéral mais aussi régional. Un an après, et presque un an après la mise en place du gouvernement wallon – qui a été assez rapide, contrairement à Bruxelles – qu'est-ce que vous tirez comme conclusion pour le business en Wallonie ?
Pour l'instant, en termes d'impact de réformes, on n'a pas encore vraiment une réforme majeure qui a été mise en œuvre. C'est un gouvernement qui a démarré un peu sur les chapeaux de roues, puis il a fallu du temps – ce qui est normal – pour se mettre en place. Il y a quelques mois, je vous avoue que j'étais un peu inquiet : on se demandait si les réformes allaient arriver. Mais depuis, ça a quand même tendance à dépoter. Objectivement, on a rarement vu autant de réformes en parallèle sur autant de dossiers. Maintenant, le grand défi, c'est la mise en œuvre. Les résultats sur le terrain se font encore attendre.
"En Wallonie, on a parfois un réflexe: quand il y a un problème, on jette de l'argent dessus. À la fin, on a beaucoup d'argent mal dépensé."
C'est quoi, selon vous, la réforme principale de ce gouvernement ?
Je vais en donner trois. Un : le marché de l'emploi. C'est un élément extrêmement important. La réforme de l'emploi, c'est le grand défi de la Wallonie. Le taux d'emploi est trop bas. Là-dessus, on a un menu de réformes, du fédéral au régional, qui est impressionnant et globalement bon. Deux : l'industrialisation, ou la réindustrialisation. Peut-être qu'on y reviendra, mais on a un gros problème de coût de l'énergie, et le coût du travail reste un défi. Trois : l'enseignement et la formation. C'est un sujet qui me tient particulièrement à cœur.
Vous avez parlé de la réforme du chômage. Au niveau fédéral, effectivement, ça a bougé. Les implications au régional commencent aussi à évoluer. Et au niveau du Forem ? Le ministre Jeholet fait avancer une réforme du Forem. Où en est-on ?
Au-delà du Forem, c'est l'ensemble des politiques de l'emploi qui vivent une vraie révolution. Avant, un demandeur d'emploi était accompagné une fois tous les trois ou quatre mois. C'était beaucoup trop peu. Là, on veut passer à un accompagnement dès le premier mois, tous les mois, soutenu par des outils digitaux, pour recommander les bonnes offres, les bonnes formations.

Et on a les moyens pour ça, en Wallonie ?
C'est le grand défi. Il n'y aura pas de moyens supplémentaires pour le Forem, voire un peu moins. Alors qu'on veut multiplier par trois ou quatre l'intensité de l'accompagnement. C'est là-dessus qu'on attend le plus de résultats. L'administratrice générale, Raymonde Yerna, bouge beaucoup, elle propose beaucoup de projets. Maintenant, on attend les résultats pour l'année à venir.
Donc vous pensez que ça va dans le bon sens, même s'il y a moins de moyens ?
En Wallonie, on a parfois un réflexe : quand il y a un problème, on jette de l'argent dessus. À la fin, on a beaucoup d'argent mal dépensé. Dire aujourd'hui : "On ne va pas dépenser plus, mais mieux", c'est une bonne chose.
"Depuis la guerre en Ukraine, le prix de l'énergie en Europe est trois fois plus élevé qu'aux États-Unis. Si on ne fait rien, dans 20 ans, il n'y aura plus d'industrie intensive en Wallonie."
Au-delà de l'emploi et de la formation, vous avez mentionné la réindustrialisation. Qu'est-ce qui manque à la Wallonie pour réussir cela ?
Je ne veux pas être catastrophiste… mais un peu quand même. Je crains une nouvelle vague de désindustrialisation si on n'agit pas rapidement. D'abord, il y a les permis, l'accès aux terrains, et la simplification administrative. Aujourd'hui, obtenir un permis, c'est kafkaïen. Il en faut parfois plusieurs. Et l'accès aux terrains est difficile, alors même que la région est sous-développée économiquement par rapport à ses voisines. Sur les permis, le gouvernement a sorti une feuille de route, c'est très bien. Sur le terrain, on attend encore. On a une grosse réunion prévue avec le gouvernement fin du mois, qu'on attend avec impatience.
Mais sur les permis, ça fait des années qu'on entend les mêmes promesses. Pourquoi ça bloque ?
Un permis, ce sont des milliers de petites étapes. À chacune d'elles, aujourd'hui, ce n'est pas optimisé. Il y a notamment une couche environnementale, bien sûr. Nous, on est engagés pour la protection de l'environnement. Mais par le passé, on a eu une approche qui ne trouvait pas le bon équilibre. Il faut arriver à protéger l'environnement et à développer l'économie. Ce n'est pas "on peut", mais "on doit" faire les deux.
Et au niveau des prix de l'énergie ?
Elle coûte trop cher. Depuis la guerre en Ukraine, le prix de l'énergie en Europe est trois fois plus élevé qu'aux États-Unis. Pour une usine énergétiquement intensive en Wallonie, c'est un coût énorme. Si on ne fait rien, dans 20 ans, il n'y aura plus d'industrie intensive ici. On doit agir. Et effectivement, l'ancienne ministre fédérale a acté la prolongation de deux réacteurs. Sur cette question, nous, on est technologiquement neutres. On veut des débats rationnels. Le nucléaire peut être une énergie décarbonée, compétitive. Ce n'était pas une mauvaise décision de ne pas fermer des outils déjà installés. Et pour l'avenir, on doit avoir un regard ouvert.
Donc vous êtes plutôt pour le nucléaire, mais ouvert à d'autres sources ?
Oui. Le défi, c'est qu'on va devoir produire beaucoup plus d'électricité, tout en la décarbonant. Les énergies renouvelables sont une bonne nouvelle : elles deviennent compétitives. Mais là encore, il faut des permis. Installer une éolienne ou un parc photovoltaïque est très compliqué. On retrouve le fameux syndrome NIMBY ("Not In My BackYard", "pas chez moi"). Il faut travailler là-dessus.
"La taxe sur les plus-values n'était pas une demande du monde entrepreneurial. Ce n'est pas accueilli positivement. Cela dit, dans un accord global où chacun fait un effort, on peut le comprendre. Mais il faut que ce soit pragmatique, pas une usine à gaz."
Justement, sur les mines et les métaux. Peut-on développer cette industrie en Wallonie, malgré le syndrome Nimby ? Personne ne veut voir sa maison perdre de la valeur à cause d'une mine…
Il faut rouvrir ce dossier sans œillères. Et il faut travailler à l'international. L'Europe doit redevenir championne du libre-échange positif, pas naïf. Quand d'autres nous concurrencent de manière déloyale, on doit se protéger, mais aussi nouer des accords.
Quant au syndrome Nimby : si on découvre une source de lithium près de chez vous, vous accepteriez qu'une mine s'ouvre et que votre logement perde de la valeur ?
Personne, spontanément. Il faut donc compenser les personnes concernées et promouvoir l'intérêt général. C'est un de nos grands défis.
"J'ai énormément de respect pour les politiques. C'est un métier difficile, souvent injustement critiqué."
Un mot sur la taxe sur les plus-values, en discussion au fédéral. Soutenez-vous cette taxe ?
Ce n'était pas une demande du monde entrepreneurial. Ce n'est pas accueilli positivement. Cela dit, dans un accord global où chacun fait un effort, on peut le comprendre. Mais il faut que ce soit pragmatique, pas une usine à gaz. Et si ce n'est pas faisable simplement, il faudra peut-être une alternative. La priorité maintenant, c'est d'atterrir rapidement, puisque la mise en œuvre de la réforme du chômage en dépend.
Et une vraie réforme de la fiscalité du travail, est-ce possible ?
J'espère que c'est possible. Ce sera compliqué. Les contraintes budgétaires sont fortes. Nos deux boussoles : un, ne pas taxer davantage l'activité économique. On est déjà parmi les pays les plus taxés. Deux, il faut que le travail soit plus intéressant financièrement que le non-travail.
Dernière question : vous avez succédé à une personne aujourd'hui ministre wallonne de l'Énergie. Est-ce que devenir ministre est un objectif personnel pour vous ?
Moi, je ne suis pas un politique. J'ai énormément de respect pour les politiques. C'est un métier difficile, souvent injustement critiqué. En démocratie, c'est dangereux de ne pas respecter le personnel politique. Mais ce n'est pas mon métier. Donc je vais le leur laisser.
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