Guerre en Ukraine : "Que des scandales de corruption éclatent, c'est bien, ça veut dire que les coupables sont enfin attrapés"
Les affaires de corruption secouent régulièrement le ministère de la Défense. Mais des mesures très concrètes tentent de nettoyer les administrations corrompues.
- Publié le 01-05-2024 à 13h18

Les États-Unis et l'Union européenne, principaux alliés de l'Ukraine face à la Russie, conditionnent légitimement leur aide militaire, politique et financière aux progrès réalisés par Kiev en matière de lutte contre la corruption. Ouverte en juin 2022, la procédure d'adhésion à l'Union européenne de l'Ukraine en a même fait un élément central. En deux ans de guerre, plusieurs mesures concrètes ont donc été adoptées par Kiev, qui doit par ailleurs pouvoir compter sur un appareil militaire efficace et organisé s'il veut espérer l'emporter. Enquêteur reconnu, Oleksandre Klymenko a pris la tête du service anticorruption du parquet national. Des "bureaux des réformes" ont été intégrés dans des ministères clés, notamment au sein du ministère de la Défense, égratigné par les scandales, où l'implémentation de ces réformes a été confiée à une Ukrainienne de 34 ans, Yulia Marushevska.
Le symptôme d'un système cassé
"La corruption n'est que le symptôme d'un système cassé", nous explique-t-elle depuis Kiev. "Nous n'avons jamais construit d'infrastructure bureaucratique moderne. Nous avons hérité du système soviétique corrompu, et notre bureaucratie s'est développée par-dessus. Mon job est de réparer ce système, zone par zone, secteur après secteur. Il faut tout reconstruire depuis le début et avec un soutien politique c'est possible". Originaire de Mykolaïv (sud de l'Ukraine), diplômée en histoire et en littérature, Yulia Marushevska a acquis une certaine notoriété lors de la révolution de Maïdan de 2013, avant de se former à la politique, et de rejoindre le gouvernement régional d'Odessa. C'est là, dans le premier port du pays, qu'on lui a confié la direction des douanes en 2015. "La quantité de marchandise et de céréales qui passe chaque jour par Odessa est colossale", poursuit-elle. "C'est la porte d'entrée du pays sur la mer. On m'a nommée avec une mission très précise : débarrasser les douanes de la corruption".
"On a commencé par supprimer le pouvoir discrétionnaire des contrôleurs et automatisant une partie des décisions", détaille la jeune femme. "Quand je suis arrivée, le système était tellement opaque que les contrôleurs décidaient eux-mêmes, au cas par cas, quel était le montant de la taxe à payer sur les cargaisons. On s'est également rendu compte que les produits périssables, comme les fruits et légumes, pouvaient rester coincés sur place pendant des jours, parfois des semaines. Leurs propriétaires finissaient par payer pour les faire sortir avant qu'ils ne soient plus consommables. Ici aussi, nous avons instauré une règle simple : le contrôle des marchandises doit être effectué dans les soixante minutes après le déchargement".
Acheter sa liberté
Tout le monde n'a pas accueilli cette modernisation la bouche en cœur. "Nous avons fait face à une certaine résistance, on m'a même poursuivie en justice. Mais nous avions le soutien direct du président Porochenko et du directeur général des douanes", détaille Yulia Marushevska. Puis les choses se sont gâtées, le soutien politique a faibli "lorsqu'il s'est agi d'étendre le système à l'ensemble des douanes du pays". En 2022, juste après l'invasion russe, Yulia Marushevska décide tout de même de rejoindre le ministère de la Défense en tant que conseillère, avant de prendre la tête du "bureau des réformes". "C'est vrai, beaucoup de scandales de corruption éclatent, c'est normal quand vous tentez de moderniser une institution très conservatrice. Le fait qu'on en parle est une excellente chose en réalité, parce que cela signifie que les coupables sont enfin attrapés et traduits en justice."

Guerre oblige, le ministère de la Défense s'est considérablement développé en deux ans. Ce qui a permis à la nouvelle équipe "anti-corruption" de s'attaquer directement au très lucratif service des achats publics. "On a commencé par faire venir une centaine de personnes du secteur privé", explique Yulia Marushevska. "Des ingénieurs commerciaux spécialisés dans l'approvisionnement qui ont appliqué les mêmes protocoles que ceux des grandes chaînes de distribution. Un nouveau management a également été nommé pour les achats d'armement. Il y a encore trois ans, tout cela aurait été impossible. La guerre a placé le ministère au centre de l'attention locale et internationale. En moins de deux mois, ces mesures ont permis d'économiser des dizaines de millions d'euros sur les achats".
La digitalisation pour mieux cibler
Quid de l'argent venu de l'étranger ? "Quand on parle d'une aide américaine de 60 milliards de dollars, il faut savoir qu'il ne s'agit pas de cash, mais de matériel militaire à 90 %", répond Yulia Marushevska." Notre travail est de mettre en place les logiciels permettant de monitorer, tracer et envoyer cet équipement au front." Reste, la question de la "petite" corruption, comme l'achat de faux documents. "Ici aussi, une partie de la solution passe par la technologie", répond Yulia Marushevska. "Une nouvelle application va être lancée en Ukraine pour permettre à chacun de s'identifier avec son passeport via son téléphone portable (l'équivalent de ItsMe chez nous, NdlR). Cela permettra déjà de faire un suivi plus précis, même s'il est évident, que tout le monde ne jouera pas le jeu. On ne peut pas éliminer la petite corruption à 100 %". Une technique simple et efficace consiste également à augmenter les petits salaires dans la fonction publique, mais "malheureusement, c'est impossible actuellement".
Des membres de son équipe ont-ils jamais été menacés par le milieu du crime organisé ? "C'était plus chaud aux douanes où des groupes criminels bien précis étaient très impliqués", indique Yulia Marushevska. "Au sein du ministère de la Défense, le risque repose surtout sur les responsables des bureaux d'achats, parce qu'ils ont longtemps fait gagner beaucoup d'argent aux organisations criminelles. Eux ont la possibilité d'être accompagnés par des équipes de sécurité".
