Devenir jeune fille sous les bombes : le destin de Diana, 13 ans, à Kharkiv
Diana, fillette devenue adolescente sous les bombes de Kharkiv, a vécu, encore une fois, une année bouleversante qui a changé sa vie.
- Publié le 25-08-2025 à 06h35
- Mis à jour le 25-08-2025 à 11h08

Dans le nord du quartier de Shevchenkivsky, à Kharkiv, Diana et son grand-père Dmytro viennent à peine de se réveiller, alors que le soleil de midi écrase déjà la ville sous une chaleur accablante. L'homme de 69 ans peine à se lever pour aller aux toilettes, tandis que Diana, 12 ans, s'habille et se maquille avant de retrouver ses nouveaux amis du quartier, dont Paulina, 14 ans, devenue sa meilleure amie et confidente.
Été 2024
Cela fait plus de six mois que le duo n'a plus eu à déménager, après avoir quitté son village de Ruzka Lozova, au nord de Kharkiv, en mars 2022, à cause des bombardements suivis de l'occupation russe. Dmytro, divorcé depuis 18 ans, père de trois enfants, vétéran de la guerre d'Afghanistan et ancien mineur dans le Donbass, s'occupe de Diana depuis sa naissance : sa mère alcoolique ne voulait pas s'en occuper. Après deux mois passés dans les sous-sols du métro de la ville en 2022, ils ont enchaîné les galères, cherchant un toit sous les bombardements réguliers de la deuxième plus grande ville d'Ukraine.
Malgré une relative stabilité retrouvée, les conditions de vie de Diana restent précaires, aggravées par les séquelles de la guerre. "Au mois de mai, un bombardement russe a soufflé toutes les vitres de notre balcon. Heureusement, j'étais en forêt avec mes amis car, en été, je reste souvent assise au balcon si je suis à la maison", raconte Diana.

Dmytro et leur chien Bocks, quant à eux, s'en sont sortis avec plus de peur que de mal. Dans leur petit logement poussiéreux, autour du canapé-lit qu'ils partagent, traînent les restes de nourriture et les déjections du chien. Des odeurs s'échappent de la litière du chat, Phoenix, adopté depuis peu dans un refuge pour animaux rescapés du front. Les douleurs aux genoux de Dmytro l'immobilisent la majeure partie de la journée et Diana préfère sortir plutôt que de faire le ménage, elle qui se charge déjà des courses et réchauffe des plats surgelés…
Le drame
À la fin de l'été 2024, une ONG spécialisée dans le financement de soins médicaux, "Motanka", qui suit Dmytro depuis plus d'un an, l'accompagne pour des examens dans une clinique de Kharkiv afin de trouver un traitement pour améliorer sa mobilité. Gregory, bénévole de 42 ans qui aide Motanka, l'y conduit, accompagné de Diana. Tandis que Dmytro multiplie les consultations médicales, sa petite-fille passe la plupart de ses soirées d'été avec Paulina et d'autres amis jusqu'au couvre-feu de 23 h, sans que son grand-père n'intervienne. Mais fin août, Dmytro fait un malaise et les médecins décident de l'hospitaliser une dizaine de jours. Diana est alors confiée aux services sociaux, qui la placent temporairement dans un centre de réhabilitation pour enfants.

Gregory, de plus en plus attaché à la famille et conscient de la détresse de l'adolescente, tente de trouver des proches capables de la prendre en charge. "Je cherche du côté de la famille de Dmytro, peut-être ses enfants, car il est clair qu'il ne peut plus s'occuper d'elle", confie-t-il. En vain. Quelques semaines plus tard, les services de protection de l'enfance décident de placer définitivement Diana au centre, avant de l'inscrire sur une liste d'adoption. Dmytro, reconnu invalide, est quant à lui envoyé dans une maison de retraite médicalisée pour déplacés et victimes de guerre.
Pour la petite famille, c'est un drame. "Je préfère mourir que rester dans ce centre !", s'exclame Diana à Gregory lorsqu'il lui rend visite. "C'est comme une prison : tout est strict, je ne peux pas sortir voir mes amis et on n'a même pas le droit de manger quand on veut !" Alors que Gregory tente toujours d'entrer en contact avec les proches de Diana, il apprend que sa mère est décédée d'un AVC au mois de mai 2024. L'adolescente est bouleversée. Bien que sa mère n'ait jamais vraiment pris soin d'elle, elle nourrissait encore l'espoir d'un rapprochement. Pour Dmytro aussi, la nouvelle est un choc.
Automne 2024
Diana vit toujours au centre, mais Gregory vient chaque semaine pour l'emmener voir son grand-père. Peu à peu, elle se confie au bénévole. Elle lui raconte comment un soir, avec Paulina, elles se sont retrouvées ivres après avoir bu de la vodka. Sans autorité, Dmytro l'avait laissée livrée à ses fréquentations plus âgées. À la maison de retraite, le grand-père se plaint de ne plus vivre dans son appartement. Chaque fois que Diana repart, il fond en larmes et supplie Gregory de le ramener chez lui. Mais leur logement a été repris par le propriétaire, Bocks est resté avec Dmytro et Phoenix a été adopté par une connaissance.
"Je veux mourir"
Au centre, Diana partage un dortoir de six places avec deux autres filles. Une salle colorée sert de salon, une autre d'espace de spectacle et une pièce équipée d'ordinateurs permet de suivre les cours en ligne. Malgré ce cadre relativement confortable, elle déteste cet endroit. "Avec mon grand-père, c'était compliqué mais, au moins, j'avais ma liberté ! Ici, les adultes se prennent pour des psychologues, mais ils sont stupides et cruels !", tempête l'adolescente.

Au mois d'octobre, Gregory retrouve un fils de Dmytro, mais celui-ci combat sur le front de Vovchansk, à 70 km à l'est de Kharkiv, et ne peut s'occuper d'une enfant. Les services de l'enfance décident alors de transférer Diana dans un orphelinat à Tchernivtsi, à plus de 1 000 km. Elle plonge dans le désespoir. "Je veux mourir", écrit-elle à plusieurs reprises à Gregory. Ne lui ayant trouvé aucun autre parent, il prend alors une décision radicale : l'adopter et devenir son tuteur légal. "On ne sait pas ce qui l'attendrait à Tchernivtsi. J'ai la possibilité de lui offrir une vie meilleure, même si je sais que ça changera la mienne pour toujours", confie-t-il.
Gregory Sherban, ancien gestionnaire import-export, a rejoint en 2022 l'organisation "Kharkiv Media Hub" comme coordinateur de missions pour aider la presse locale et internationale. Marié à Kateryna Sadurska, championne ukrainienne de plongée en apnée et père d'un fils de 19 ans vivant à l'étranger depuis trois ans, Gregory doit néanmoins suivre un programme éducatif pour obtenir le droit d'adopter Diana. Avec l'accord de son fils, de sa mère et le consentement de Kateryna, la plupart de l'année en déplacement pour ses entraînements et compétitions, il dépose une demande officielle. Diana échappe ainsi à l'orphelinat et attend avec impatience de quitter le centre.
Janvier 2025
Diana fête ses 13 ans et choisit de se rebaptiser Anya. "Beaucoup de choses ont changé ces trois dernières années. Moi aussi. Je ne suis plus la même, alors je veux m'appeler Anya. Diana n'existe plus que pour mon grand-père", explique-t-elle. Tandis que la guerre entre dans sa quatrième année et que les attaques de drones kamikazes russes Shahed s'intensifient sur Kharkiv, Gregory obtient enfin l'autorisation d'adopter Anya, après des mois de démarches, de tests psychologiques et de formations. Il aménage son appartement pour l'accueillir en février. Anya retrouve sa liberté, peut revoir Paulina et s'adapte progressivement aux règles fixées par Gregory, comme suivre ses cours en ligne avec sérieux.
Été 2025, une nouvelle vie
Anya et Gregory apprennent à apprivoiser leur nouvelle vie familiale, tout en rendant visite à Dmytro une fois par semaine. "Adopter un enfant en temps de guerre, c'est un défi supplémentaire. Je ne peux pas lui interdire de voir ses amis, mais nous avons nos règles de sécurité. Elle doit être rentrée pour 21 h et, en cas d'attaque massive de drones, nous nous réfugions dans le couloir sans fenêtres. Dans ces moments-là, je vois qu'elle est très anxieuse, elle passe son temps à suivre les chaînes Telegram qui signalent les drones au-dessus de Kharkiv", raconte Gregory.
Il a aussi réussi à la convaincre de voir une psychologue chaque semaine. "Elle sourit davantage, elle ne parle plus de suicide et commence même à envisager l'avenir. Elle veut apprendre l'allemand et l'anglais. Je constate des progrès énormes chez elle. Pour moi, un peu moins, parce qu'elle est terriblement désordonnée !", plaisante-t-il.

Pendant les vacances d'été, Anya retrouve souvent les amis de son ancien quartier, tandis que Gregory jongle entre vie professionnelle et vie familiale. En août, ils sont partis ensemble en road trip dans l'Ouest de l'Ukraine, loin des bombardements de Kharkiv, avant qu'Anya ne rejoigne un camp de vacances dans les montagnes des Carpates.
En septembre, elle retournera à l'école en présentiel, pour la première fois depuis plus de trois ans, dans un établissement souterrain de Kharkiv. "Je suis vraiment heureux qu'Anya commence enfin à rêver à son avenir."
Repères
Depuis le début de l'invasion russe, en février 2022, la journaliste Virginie Nguyen Hoang suit le quotidien d'une enfant de Kharkiv, Diana, aujourd'hui âgée de 13 ans. Récompensé par le "Prix Camille Lepage" 2024, ce reportage est la suite de deux autres récits publiés dans La Libre Belgique en 2022 et 2023.