À Kherson, la vie s'organise en sous-sol: "Rester plus d'une heure en surface serait beaucoup trop risqué"
La ville, dans le sud de l'Ukraine, est constamment sous la menace de frappes russes. De nombreux espaces souterrains ont été restaurés et transformés pour maintenir une vie sociale et éducative, mais aussi pour y donner la vie.
- Publié le 12-08-2025 à 06h49

Depuis le début de l'été, les frappes russes sur Kherson se sont intensifiées : bombes aériennes planantes, tirs d'artillerie, drones kamikazes ou explosifs largués par drones. Chaque jour, les chaînes Telegram de l'administration locale recensent victimes et destructions. En une semaine, plus de 843 drones ont visé la ville, dont 705 interceptés par la défense antiaérienne.
À moins de 10 km au nord du centre-ville, près du poste de contrôle de Chernobaïvka, un tunnel de filets anti-drones, suspendu à des troncs d'arbres, a été installé au-dessus de la route et s'étend déjà sur un kilomètre. "La route entre Mykolaïv et Kherson est devenue la route de la mort", déplore Nane, 37 ans, venue de Klapaya, un village situé à 20 km de la ville, pour accompagner son fils Karen, 6 ans, à son cours d'échecs hebdomadaire dans un abri souterrain. "S'il ne s'agissait pas d'un refuge en sous-sol, je ne l'aurais jamais laissé venir ici. À plusieurs reprises, j'ai vu des drones survoler la zone. Rester plus d'une heure en surface serait beaucoup trop risqué", confie-t-elle, pendant que Karen écoute attentivement les conseils de son maître d'échecs.

Situé à l'entrée de Kherson, cet abri a été rénové avec l'aide de l'administration locale et à l'initiative d'Oleg, président du syndicat de copropriété. "Ce lieu servait d'abri pendant les bombardements. Puis, avec l'aide des résidents et le soutien de la ville, nous en avons fait un espace de vie convivial, surtout pour les enfants." Dans ce vaste souterrain aux murs peints en jaune et bleu, un message est affiché : "Restez en sécurité."
Depuis fin 2023, plusieurs salles y ont été créées pour accueillir des projections de films, des cours de chorale, de dessin et d'autres activités organisées par des ONG locales. Natalia, psychologue de 59 ans, anime des ateliers d'art-thérapie et de logopédie sous l'égide de l'Unicef. Elle insiste sur l'importance de ces activités : "L'école se fait uniquement en ligne depuis trois ans. Les enfants ne se rencontrent plus, ou très peu, car leurs parents ont peur de les laisser jouer dehors. Aménager ces abris leur permet de renouer avec la vie en communauté, d'apprendre les règles de la société et, surtout, d'évoluer en sécurité."
À ce jour, 333 abris souterrains, au moins, existent à Kherson. Certains sont aménagés pour la nuit, comme celui d'un immeuble de cinq étages près de la gare, qui abrite lits pliables et espace de jeux. Tatiana, 36 ans, y dort parfois avec son mari et leur fils de 11 ans. "Dès que les bombardements approchent, nous descendons. Mon fils sait que s'il entend un drone alors qu'il joue dehors, il doit immédiatement s'y réfugier. Cet été, ça arrive presque tous les jours après 18 heures."
La nuit en sous-sol
Dans le centre-ville, une atmosphère de ville fantôme reflète l'insécurité qui plane dans le ciel bleu de Kherson en cette saison estivale. Le bâtiment de l'administration régionale, éventré, porte encore les traces des frappes aériennes russes du 5 juin dernier. La place de la Liberté, autrefois lieu de passage vers le marché, les cafés et les supermarchés, est aujourd'hui désertée, tout comme le boulevard parallèle et ses allées piétonnes.

Depuis plusieurs jours, le microdistrict ou île de Korabel subit d'intenses bombardements résonnant dans toute la ville. Les troupes russes cherchent à détruire le pont qui la relie au reste de Kherson, alors que 1 300 personnes y vivent encore. Le 5 août, plus de 700 personnes ont dû être évacuées et relogées dans des dortoirs municipaux.
Dans l'un d'entre eux, des personnes déplacées et des familles à faibles revenus n'ont pas encore bénéficié de la restauration de leur souterrain financée par la ville. Pourtant, une dizaine de résidents y dorment chaque nuit depuis qu'une frappe d'artillerie a touché le bâtiment le 21 septembre 2023, tuant trois personnes et en blessant cinq. "Il y avait du sang partout. Un résident a été littéralement démembré par les éclats d'obus qui ont traversé les murs", se souvient Lyudmila, 54 ans, habitante et responsable du bureau du logement communal.
C'est elle qui a pris l'initiative de transformer en abri le sous-sol de l'immeuble marqué par les impacts d'obus. "Il nous a fallu plusieurs mois pour le nettoyer et l'aménager", raconte-t-elle. Des tapis couvrent les murs pour limiter l'humidité. Des canalisations longent les pièces où les habitants ont apporté matelas, couvertures et quelques meubles.
Micha, 68 ans, y regarde les actualités sur son téléphone, assis sur son lit. Il a tout perdu lors des inondations provoquées par la destruction du barrage de Kakhovka en juin 2023. "L'eau est montée jusqu'à deux mètres dans ma maison à Korabel, au bord du fleuve Dnipro. Quand elle s'est retirée, il ne restait plus rien. La ville m'a alors attribué un logement ici."
Mais, depuis plus d'un an, Micha ne dort plus dans sa chambre. Chaque soir à 20 h, il descend dans la section hommes de l'abri. Lyudmila et Vera, 77 ans, restent dans la section femmes.

"Je suis très reconnaissante envers Lyudmila. Ici, je peux enfin me reposer. Dans ma chambre, au cinquième étage, c'est trop dangereux. Des éclats ont déjà détruit mes fenêtres", déplore la vieille dame. Les 126 résidents du dortoir disposent chacun de leur propre chambre, individuelle ou familiale, et partagent cuisines et salles de bains. "Tout le monde ne dort pas dans le sous-sol, mais quand il y a des bombardements, l'abri est plein à craquer. Il n'y a même plus de place pour s'allonger", affirme Micha.
La vie continue, malgré tout
Plus au sud de la ville, encore plus exposé aux frappes russes, un centre périnatal a lui aussi décidé de réaménager, depuis août 2024, son sous-sol pour y installer ses services de maternité et de gynécologie. "Notre centre a été visé à plusieurs reprises par l'artillerie russe et, récemment, un drone a largué un explosif sur notre parking. Nos salles d'accouchement et d'opération se trouvaient au dernier étage. C'était devenu bien trop dangereux, pour les patientes comme pour le personnel", explique le directeur et obstétricien Petro Marenkovskiy.
Chaque femme peut s'installer dans l'abri quelques jours avant son accouchement, pour éviter le stress d'une attaque lors du trajet vers la clinique.
Aujourd'hui, l'unité de maternité se trouve dans le sous-sol de l'établissement. Irina, 28 ans, y attend son quatrième enfant. "J'ai accouché de mon troisième en mars 2023, dans une autre maternité. La veille, une bombe aérienne est tombée tout près. C'était terrifiant. Ici, je me sens plus sereine."
Chaque femme peut s'installer dans l'abri quelques jours avant son accouchement, pour éviter le stress d'une attaque lors du trajet vers la clinique. Que ce soit dans la maternité ou dans les salles d'accouchement, tout a été rigoureusement aménagé et équipé de matériel moderne financé par l'Union européenne. Depuis le début de l'année, 77 nourrissons y ont vu le jour.

Non loin, le Théâtre Mykola Kulish n'a pas non plus été épargné par les attaques russes. À l'arrière du bâtiment, son directeur, Oleksandr Kyha, accueille une vingtaine de spectateurs venus assister à la pièce "Un chat en souvenir de l'obscurité", de Neda Nezhdana. "L'entrée principale a été la cible d'un tir d'artillerie russe le 21 juillet. Nous faisons désormais entrer le public par la porte arrière", explique Oleksandr, vêtu de sa chemise brodée traditionnelle.
Depuis la libération de Kherson en novembre 2022, le théâtre propose deux spectacles par semaine dans son souterrain. Quelques minutes avant le lever de rideau, les spectateurs descendent dans la petite salle transformée en scène. À son entrée, un drapeau russe est posé à terre, "pour que les gens puissent essuyer leurs chaussures dessus", sourit Oleksandr. Face au public, l'actrice Olga Boytsov entame son monologue en cuisinant un bortsch, la soupe ukrainienne par excellence. Son récit évoque, à travers le regard d'une femme, les traumatismes de la guerre et de l'occupation dans la région du Donbass en 2014.
"Cette pièce, c'est l'histoire de notre pays", confie Dmytro, 24 ans, venu assister à un spectacle pour la première fois depuis le début de l'invasion russe. "Pouvoir voir une pièce en sécurité, c'est s'ouvrir à une autre réalité, oublier la guerre le temps d'un moment, et se dire qu'en continuant à vivre une vie normale, à créer, on résiste, et notre humanité survit face aux attaques russes", conclut le jeune homme avant de repartir, main dans la main avec sa femme.