Vladimir Poutine organise une démonstration de force : "Les forces russes restent prêtes au combat malgré le Covid-19"
Le président russe a participé vendredi à la phase finale de l'exercice militaire "Caucase 2020".
- Publié le 25-09-2020 à 18h57

"Toutes les flottilles de la mer Caspienne se mettent en place pour assister les troupes opérant dans la direction de Primorsky et, surtout, pour préparer le débarquement et l'assaut tactique naval", explique le colonel Andreï Sukhovetski, baguette de professeur en main, du haut de sa colline. Primorsky est une zone située non loin de la capitale de la République du Daghestan, Makhatchkala, dans le Caucase russe. La manœuvre présentée par ce gradé russe s'inscrit dans la semaine finale des exercices militaires "Caucase 2020". Cette année, ces exercices annuels sont mis en lumière par les crises géopolitiques en cours, chargés en symboles.
Au loin, une petite armada se dirige vers la plage. Sur terre, de l'artillerie russe joue à l'ennemi imaginaire et tire dans la direction des navires qui répliquent et atteignent finalement les côtes avec l'aide de parachutistes et d'hélicoptères de combat. Explosions sur terre et en mer. La marine iranienne s'est jointe à l'exercice. "Ils ont deux navires positionnés en soutien au Nord", explique le colonel. La présence de l'Iran dans ces exercices n'est pas anodine. Russie et Iran, acteurs forts de la région, assument leur volonté de développer leurs relations et leur coopération militaire. Le récent retour des sanctions de l'Onu et des États-Unis a renforcé la position iranienne, qui se verrait bien acheter des avions de combat et des systèmes antiaériens russes. Au grand dam des États-Unis. Les deux pays ont même signé un accord pour que la Russie aide l'Iran à produire un vaccin contre le Covid.
Mobilisation de 80 000 hommes
Le Daghestan est une petite république située au bord de la mer Caspienne, coincée entre la Tchétchénie et l'Azerbaïdjan. La région a mauvaise réputation, le risque terroriste y est plus important qu'ailleurs. Lors de l'annonce de ces exercices surprises, le 17 juillet dernier, Vladimir Poutine avait laissé entendre qu'ils pourraient s'inscrire dans des scénarios de lutte contre le terrorisme. Le nombre réel d'hommes impliqués dans ces exercices est difficile à estimer mais la Russie affirme avoir mobilisé 80 000 hommes tout en respectant la limite de 12 900 hommes par séquences d'exercices imposée par le Document de Vienne. Une ampleur qui écarte la thèse de l'exercice antiterroriste. De plus, pour donner du poids géopolitique à ses manœuvres, Moscou a convié ses partenaires habituels : Arménie, Chine, Biélorussie, Pakistan, Myanmar auxquels s'est jointe l'Iran.
Le Daghestan s'est démarqué des autres régions russes cet été par sa mauvaise gestion de l'épidémie du Covid, qui avait forcé Vladimir Poutine à agir. "Nous jugeons que cet exercice a également été utilisé pour démontrer à l'Otan que les forces russes restent prêtes au combat malgré le Covid-19", expliquait au printemps dernier Jens Stoltenberg, secrétaire général de l'Otan, interrogé sur ces exercices. Alors que l'Otan avait annoncé reporter et annuler de nombreuses manœuvres au printemps, la Russie n'a rien repoussé, souhaitant au passage illustrer ce qu'elle estime être une bonne gestion de l'épidémie.
Hélicoptères américains et tanks ukrainiens
Plusieurs manœuvres militaires se sont télescopées cette semaine en Europe de l'Est. Elles se répondent et font écho à des crises en cours. De quoi donner la sensation d'une région en alerte aux frontières sud et ouest de la Russie. Côté est du Caucase, la Géorgie, qui avait accueilli des manœuvres de l'Otan début septembre, voit ces mouvements russes d'un mauvais œil. Mardi, Tbilissi accueillait Tod D. Wolter, un général américain de l'Otan, tandis que la Lituanie dénonçait "des manœuvres réalisées dans une région géorgienne occupée par la Russie".
S'il est tabou de parler de l'Otan sur les champs de tir dont les ennemis ne sont qu'imaginaires "et ne visent personne", selon le ministère de la Défense russe, ces manœuvres sont bel et bien une réaction de la Russie dans les zones où sa sphère d'influence est menacée.
C'est bien la concentration militaire russe à proximité des frontières sud de l'Ukraine et dans la mer Noire qui a eu le plus de retentissement cette semaine. Un moment a symbolisé cette guerre d'images, passive, agressive, à laquelle les voisins fâchés de la Russie se mêlent. Celui, surréaliste, d'hélicoptères américains Bell B-22 survolant le centre-ville de Kiev mercredi dernier. "Le cauchemar de Vladimir Poutine", se sont instantanément amusés des internautes ukrainiens. "L'exercice conjoint États-Unis, Royaume-Uni et Ukraine 'Joint Endeavour' est une réponse asymétrique aux exercices russes, il montre la préparation des forces armées ukrainiennes en cas de tentative d'exacerbation de la situation par la Fédération de Russie", a déclaré le ministre de la Défense ukrainien, Andriy Taran. La présence américaine est symbolique, seuls quelques hélicoptères se sont mêlés aux manœuvres ukrainiennes mais le Royaume-Uni s'est fortement engagé avec 450 hommes. Mercredi, des soldats ont débarqué sur une plage de la région de Nikolaev au bord de la mer Noire, dans le sud de l'Ukraine, à l'ouest de la Crimée, vite suivis par des parachutistes ukrainiens et britanniques. L'Ukraine en profite pour soigner ses relations avec cette Alliance atlantique qu'elle souhaiterait rejoindre.
Brouillard de la guerre
Six ans après l'annexion de la Crimée, la mer Noire est plus que jamais au cœur des turbulences géopolitiques. La Russie y affirme sa présence maritime et contrôle les entrées et sorties de la mer d'Azov, vitale pour l'Ukraine. L'Otan multiplie les vols d'avions de renseignement et de bombardiers stratégiques dans la région. Les pilotes russes et américains qui se côtoient brièvement lorsque des interceptions sont nécessaires ont même pris l'habitude de se photographier de cockpit à cockpit, permettant ensuite aux services de communication de crier à la manœuvre dangereuse dans la presse. "En début de semaine, jusqu'à huit avions de reconnaissance de l'Otan étaient simultanément au-dessus de la mer Noire", écrivait mercredi l'agence de presse d'État russe, Ria Novosti.
Ces manœuvres coïncident également avec "Fraternité slave", démonstration militaire organisée à Brest, en Biélorussie. Au cœur des critiques et condamnations européennes après sa réélection frauduleuse, Alexandre Loukachenko a perdu un frère dans la bataille. Sous pression de l'Union européenne, la Serbie a renoncé à sa participation. Ce qui n'a pas empêché la Russie de faire voler des bombardiers au-dessus de Brest en début de semaine. Le dictateur biélorusse ne s'est donc pas fait prier pour participer au spectacle russe vendredi.
C'est dans un désert de poussière de 650 km² que Vladimir Poutine a atterri vendredi midi pour assister à la phase finale de "Caucase 2020". Hélicoptères et avions bombardiers d'eau ont déversé des milliers de litres d'eaux sur le champ de tir de Kapoustine Iar pour faire disparaître la poussière et permettre au Président d'admirer cette démonstration à grande échelle. Dans les années 1950, les États-Unis ont eu tout le mal du monde à confirmer l'existence de cette zone utilisée pour tester missiles balistiques, fusées et même bombes nucléaires. Le cosmodrome n'envoie aujourd'hui plus rien dans l'espace mais la Russie y teste toujours ses missiles balistiques, donnant à la présence de Vladimir Poutine, vendredi, une teneur encore plus internationale à l'exercice. Tout sourire, le président russe a assisté à une démonstration de force que peu de pays peuvent se permettre de réaliser. Des roquettes, des missiles et une débauche de moyens pour créer un déluge de feu rapidement enfoui dans un brouillard de poussière. À l'image de ce champ de tir, cet exercice qui a sorti Vladimir Poutine de son semi-confinement en banlieue de Moscou était orienté sur l'usage des missiles. Plusieurs missiles et systèmes de défense anti-aérienne ont été utilisés, un clin d'œil au projet russe de développement d'un missile intercontinental ultime. Ce missile, dont le développement est porté avec enthousiasme par Vladimir Poutine, devra pouvoir être envoyé dans le monde entier en défiant tous les boucliers antimissiles existants.