La Bosnie entre "crise sécuritaire" et crise existentielle
Les accords de Dayton, qui tiennent lieu de Constitution, ne parviennent plus à endiguer une crise politique majeure. De part et d'autre, on redoute le spectre d'un nouveau conflit. La jeunesse, elle, se désintéresse de la politique et voit principalement son avenir dans l'émigration.
- Publié le 02-02-2022 à 13h57
- Mis à jour le 02-02-2022 à 14h28

Ma mère me demande toujours si mon passeport est à jour pour pouvoir partir si le pire arrivait. Je ne crois pas que la guerre soit une option réelle, mais je comprends sa peur, car en 1992 non plus, personne ne croyait que la guerre était possible en Bosnie-Herzégovine." Samir Beharic a été l'un des animateurs du mouvement qui a fait reculer les autorités locales de Jajce en 2017. Celles-ci voulaient séparer les lycéens bosniaques et croates de cette petite ville de Bosnie centrale, qui suivent des programmes scolaires différents mais, au moins, fréquentent toujours le même bâtiment. Depuis le retour à la paix, en 1995, les jeunes des trois communautés du pays - Bosniaques, Croates et Serbes - grandissent en effet dans des univers cloisonnés.
"La guerre ? Personne ne veut la faire, les gens ne rêvent que de quitter la Bosnie-Herzégovine", lance pourtant Stefan Blagic, attablé dans un petit café de Banja Luka, la capitale de la Republika Srpska, l'entité serbe d'une Bosnie-Herzégovine toujours divisée. Le jeune homme anime l'ONG ReStart, qui avait lancé il y a déjà quelques années une campagne pour alerter l'opinion sur l'exode qui vide le pays. Lui-même voit ses amis s'en aller les uns après les autres. Son camarade d'étude Aleksandar a un emploi bien payé dans la filiale locale d'une entreprise allemande de high-tech, mais il s'apprête à partir pour l'Allemagne, parce qu'il estime qu'il n'est "pas possible" de construire sa vie dans un pays dominé par le clientélisme des élites nationalistes.
Infernale course à l'abîme
Rédacteur en chef du site d'information Buka , l'un des rares médias indépendants de Republika Srpska, Aleksandar Trifunovic appartient à la génération qui avait 20 ans quand le précédent conflit a éclaté. "Je me souviens du printemps 1992. Un vendredi, je suis allé jouer au tennis, et le dimanche, j'étais sur le front, dans les tranchées." Aujourd'hui, ajoute-t-il, "la rhétorique guerrière envahit tout l'espace public, les médias, les réseaux sociaux, mais la vraie question est de savoir qui se battrait contre qui". Aleksandar Trifunovic redoute des "provocations", mais exclut une "vraie" guerre, comme celle des années 1990. Les rapports de la mission militaire européenne Eufor, qui compte un millier d'hommes, semblent lui donner raison, en ne relevant aucun "risque sécuritaire" sur le terrain.
Depuis l'été, la Bosnie-Herzégovine est pourtant engagée dans une infernale course à l'abîme. Depuis que le Haut représentant international, chargé de veiller à la bonne mise en œuvre des accords de paix de Dayton de 1995, a imposé une loi interdisant la négation des crimes de guerre et de génocide, les représentants serbes ont quitté toutes les institutions communes du pays. Le 10 décembre, l'Assemblée nationale de la Republika Srpska a même approuvé des rapports ouvrant la voie à la création d'institutions séparées, notamment un système fiscal et des forces armées. S'agit-il d'une "sécession rampante", comme l'assurent les partis bosniaques ? Un délai de six mois a été fixé, renvoyant la partie au mois de juin, à quelques mois de l'échéance majeure des élections générales du 2 octobre, mais celles-ci auront-elles lieu ? Les nationalistes croates du HDZ réclament une modification de la loi électorale renforçant le caractère ethnique du vote, et le budget de l'État n'a pas été voté du fait de la paralysie des institutions. Or, il faut que ce budget soit adopté avant le 31 mars pour que les élections puissent être organisées.
"Crise sécuritaire" hypothétique, mobilisation réelle
La tenue des élections le 2 octobre 2021 est gravée dans le marbre de l'annexe des accords de paix de Dayton, qui tient lieu de Constitution provisoire du pays. Leur annulation remettrait en cause toute la complexe pyramide institutionnelle du pays. Aleksandar Trifunovic estime que Milorad Dodik, homme fort de la Republika Srpska, ne prendra pas le risque de boycotter le scrutin, car cela laisserait le champ libre aux partis serbes d'opposition : "Ces partis sont aussi nationalistes que lui, voire plus, mais ils menacent son système de pouvoir. Lors des élections municipales de novembre 2020, l'opposition a pris la mairie de Banja Luka, avec un candidat d'à peine 27 ans…" Analyste politique pour la fondation sociale-démocrate allemande Friedrich Ebert à Banja Luka, Tanja Topic est plus circonspecte : "Milorad Dodik et son parti contrôlent les bureaux de vote, ils pourraient empêcher la tenue du scrutin, surtout si les nationalistes croates choisissaient de faire de même", redoute-t-elle.
La Bosnie-Herzégovine connaît-elle donc une "crise sécuritaire", comme l'affirment les nationalistes bosniaques, qui réclament un plus fort investissement de la communauté internationale et des sanctions contre Milorad Dodik, ou bien les habituelles tensions qui accompagnent chaque campagne électorale ? Doyen de la faculté des sciences politiques de Sarajevo, Sead Turcalo estime que la Bosnie-Herzégovine est incapable de résoudre par elle-même la crise et réclame le renforcement de la présence militaire internationale dans le pays. "Le système de pouvoir de Milorad Dodik est en train de s'effriter", rappelle pourtant Tanja Topic. "Il sait qu'il a beaucoup à perdre aux élections, et il relance la rhétorique de la sécession pour homogénéiser le camp serbe, mais gardera-t-il le contrôle du train qu'il a lancé ?"
Sur les quais de la Miljacka, la rivière qui traverse Sarajevo, le rez-de-chaussée d'un immeuble banal abrite le musée des Bérets verts, ces unités de volontaires qui se sont formées au début de la guerre, tentant d'organiser la défense avant que ne soit créée l'armée de Bosnie-Herzégovine. Vahid Alic dirige la section du mouvement dans la vieille ville de Sarajevo : les Bérets verts sont une organisation d'anciens combattants, mais ils viennent de lancer un appel à la mobilisation générale et s'ouvrent à tous les citoyens qui veulent les rejoindre. "Nous avons reçu des milliers d'appels, venant de toutes les régions du pays mais aussi de la diaspora", assure Vahid Alic, tout en précisant : "Nous sommes les derniers à vouloir la guerre, mais nous nous tenons prêts à défendre le pays si jamais les circonstances l'exigeaient." De fait, si la communauté bosniaque est celle qui redoute le plus la guerre, c'est aussi la seule à envisager sérieusement une telle hypothèse.