"Quand nous avons appris la mort de Khamenei, nous étions tous choqués"
L'assassinat du guide suprême a permis de "sauver des vies", pas la justice, affirme Sima, une actrice belgo-iranienne installée en Belgique.

- Publié le 16-03-2026 à 06h31
- Mis à jour le 16-03-2026 à 09h51

"Au moment où nous avons entendu que (l'ayatollah Ali) Khamenei était mort, nous avons été choqués", nous explique Sima, une actrice belgo-iranienne installée depuis quelques années à Bruxelles. "Je voulais parler à mes amis et à ma famille, mais c'était de nouveau le black-out", raconte-t-elle en référence à la nouvelle coupure totale d'Internet que les autorités iraniennes ont opérée depuis les premières attaques d'Israël et des États-Unis contre la République islamique.
Alors, dans les rares moments où les messages téléphoniques passent encore, "j'ai proposé à quelques amis de prendre un verre ensemble virtuellement. Et c'est ce que nous avons fait". Comme un sentiment de communion avec ses compatriotes.
Quand elle dit que la mort du guide suprême a eu pour elle l'effet d'un choc, comme pour beaucoup d'autres Iraniens, c'est "parce que nous n'aurions jamais imaginé que tuer ce monstre puisse arriver dès le premier jour de l'attaque, voire dans les premières minutes". Selon elle, "les Iraniens ont commencé à scander le slogan 'Mort à Khamenei' il y a au moins quinze ans mais, en réalité, nous n'aimons aucun slogan contenant le mot 'mort'". En Iran, la propagande d'État pousse parfois des foules dociles à scander "mort à Israël", en rue comme à l'école.
"Une seconde plus tôt"
Longtemps, Sima a pensé que la disparition de celui qui a dirigé l'Iran près de 37 ans ne servirait à rien, "parce que le régime ne changerait pas et qu'il n'était qu'une marionnette". Mais avec le temps et l'expérience, elle a acquis la certitude qu'il "décidait de tout" et qu'il "était le plus dangereux, encore plus après le dernier massacre des manifestants qu'il a autorisé, où plus de 30 000 personnes sont mortes en deux jours", début janvier.
Elle aurait préféré le voir un jour répondre de ses actes devant un tribunal. "Mais quand quelqu'un tue des gens, même s'il meurt ne serait-ce qu'une seconde plus tôt, cela peut sauver la vie de nombreuses personnes", estime-t-elle.
Pour l'heure, alors que la guerre dans son pays a entraîné la mort d'au moins mille deux cents Iraniens, Sima devine que le chemin est encore long. La libération de la parole, les transgressions publiques autour du voile (hidjab) des femmes, les abstentions électorales, les manifestations de contestation des autorités qui se sont répandues ces dix dernières années, tout cela est "encore récent", dit-elle, estimant que cela ressemble à une révolution en marche, encore fragile.

La censure, ce n'est pas seulement te signifier ce que tu ne devrais pas faire. C'est te donner une forme et te dire que tu dois rentrer dedans."
"Ce courage est venu lentement, précise-t-elle. Mais, quand les commerçants du Bazar ont fermé leurs magasins fin décembre, je me suis dit que c'était sérieux", dans la mesure où les bazaris sont des soutiens traditionnels des autorités.
Exposition précoce
Si elle s'est exilée en Belgique, dont elle a obtenu la nationalité, c'était pour suivre son futur mari et pouvoir se consacrer pleinement à son travail d'actrice et d'autrice. Ce qu'elle ne pouvait pas faire librement en Iran. Sima Mobarakshahi, qui vient de jouer à Marseille la pièce Les Forteresses de son compatriote Gurshad Shaheman, a pourtant percé très jeune dans son pays. C'était il y a pile vingt ans, dans le film Hors-jeu de Jafar Panahi, alors qu'elle était étudiante. Le cinéaste y aborde les discriminations à l'égard des Iraniennes, à qui le régime interdit alors d'assister aux compétitions sportives.
Le film lui offre certes une reconnaissance de son talent mais aussi une exposition dont elle dit ne pas avoir voulu à l'époque. "Je venais d'arriver à l'université, j'étais trop jeune et j'avais beaucoup à apprendre sur ce métier. Et j'avais aussi envie d'écrire", raconte-t-elle. Elle poursuit donc ses études à l'université d'art de Téhéran, dans la section théâtre, où elle apprend le jeu, l'écriture et la mise en scène.
Spectacles clandestins
C'est le début d'une période grisante où se forme une petite troupe de théâtre, Khaneh (la Maison, en persan), avec l'ambition de monter des pièces en se passant de l'autorisation du gouvernement. Un défi doublé de celui de trouver des lieux discrets, souvent à l'abandon, pour y jouer ces spectacles clandestins. "L'idée c'était d'aborder des thèmes qui seraient tombés sous le coup de la censure, comme la guerre en Syrie ou le Mouvement vert", dit-elle, en référence à l'organisation contestataire qui a vu le jour en 2009 après la réélection frauduleuse de Mahmoud Ahmadinedjad à la présidence.
Elle explique qu'en Iran, la censure est surtout préalable, insufflée bien en amont de l'œuvre. "La censure, ce n'est pas seulement te signifier ce que tu ne devrais pas faire. C'est te donner une forme et te dire que tu dois rentrer dedans. Et quand tu répètes cette même forme pendant des années, tu en viens à perdre ta personnalité", précise l'actrice. Ce reformatage est d'autant plus insidieux qu'il donne l'illusion aux artistes qu'ils sont libres de créer à leur guise, qu'ils peuvent réussir à contourner la censure ou à calculer pour ne pas être trop transgressifs.
"La République islamique vole la personnalité des artistes pour essayer de créer quelque chose de clinique". "Or, c'est difficile d'être artiste quand on vous a retiré votre personnalité ou quand on l'a modifiée. C'est comme si la liberté avait disparu en rentrant dans cette forme", explique la jeune femme. C'est aussi, ajoute-t-elle encore, ce que la République islamique a essayé de faire avec les étudiants à l'université… Un processus de formatage à l'œuvre, en fait, à l'échelle de la société, contrainte d'adopter les codes de la piété, de la retenue et de la vertu.