Piano et mélodies pour un demi-siècle de Schubertiade
Classique. Cinquantième édition du célèbre festival chambriste du Vorarlberg.
- Publié le 14-07-2025 à 14h14
Le Vorarlberg, c'est cette région tout à l'ouest de l'Autriche, là où la plaine du Rhin s'élève soudainement pour constituer la zone montagneuse de l'Arlberg. Dans la petite ville d'Hohenems, on mesure ce changement géographique quand, juste derrière l'élégant Palais Renaissance, s'élève un éperon rocheux de quelques centaines de mètres. C'est dans la salle des Chevaliers du Palais que fut organisée, en 1976, la première édition de la Schubertiade.
Démesuré
Hermann Prey avait imaginé ce festival où on jouerait, année après année, la totalité des compositions de Schubert dans l'ordre de leur composition. Défi passionnant, mais démesuré : le baryton allemand jeta le gant après quatre éditions, laissant la responsabilité artistique de la Schubertiade à son directeur exécutif, Gerd Nachbauer, toujours aux commandes un demi-siècle plus tard : le festival célèbre cet été sa cinquantième édition, et commémorera en 2026 son cinquantième anniversaire.
En un demi-siècle, la Schubertiade a voyagé, même si son centre de gravité est resté dans le Vorarlberg. Le Palais d'Hohenems fermé pour rénovation, il a fallu émigrer dans la ville proche de Feldkirch, où l'on garde le souvenir mémorable d'intégrales des symphonies de Schubert avec Harnoncourt ou de ses sonates avec András Schiff. Le festival se déployant alors sous la forme de courtes sessions tout l'été, d'autres villages des environs ont servi de havres. Depuis, la Schubertiade a retrouvé sa terre natale d'Hohenems pour des sessions "urbaines", en alternance avec les sessions "campagnardes" dans les alpages de Schwarzenberg.
Ancien gymnase
À Hohenems, c'est un ancien gymnase qui a été transformé en salle de 300 places à l'esthétique élégante et à l'acoustique miraculeuse. La Markus-Sittikus-Saal – du nom d'un Prince-Evêque de Salzbourg natif d'Hohenems – est un écrin idéal pour la musique de chambre, les récitals de piano et surtout les soirées consacrées au lied, un art délicat que la Schubertiade continue de défendre envers et contre tout. Et même si Schubert n'y a jamais mis les pieds, le rêve de Prey d'en faire un Bayreuth schubertien a été suivi avec l'installation, dans une ancienne cure, d'un musée consacré au compositeur. Mais plus encore, ce sont deux autres musées qui valent le détour : celui consacré à la grande soprano Elisabeth Schwarzkopf, grande star de l'opéra qui porta haut l'art de la mélodie et termina sa vie dans la région, et celui dédié à son mari, le producteur Walter Legge. Lettres, photos, programmes, contrats : ce sont les archives du couple de légende qui ont atterri à Hohenems, et il a "suffi" d'y affecter deux jolies villas pour en faire un passionnant lieu de pèlerinage. Et comme une poupée gigogne, le musée Legge abrite même une salle qui vaut à elle seule le détour : Stefan Zweig et la vie musicale de son temps.
Vendredi pour le thé, on attendait avec curiosité William Youn, chargé d'une partie d'une intégrale des sonates de Schubert échelonnée sur tout l'été et partagée avec divers collègues. Las, pour raisons personnelles non autrement précisées, le pianiste coréen a remplacé la sonate D. 575 par les trois Intermezzi de Brahms, trop linéaires et sans relief, et par Une barque sur l'océan, un Ravel bien perdu ici même s'il est admis de jouer autre chose que Schubert. Resteront les sonates D.566 et D.894, jolies, mais un peu plates.
Samedi, le récital de piano aura été bien plus passionnant, avec Arthur et Lucas Jussen, les frères Néerlandais toujours aussi beaux, vigoureux et élégants, enchâssant Schubert (notamment la Fantaisie en fa mineur D. 940) entre Grieg et Rachmaninov.
Mais les moments les plus intenses auront été les deux récitals de mélodies. Vendredi, le Winterreise de Schubert, bouleversant d'expressivité et de sincérité dans l'interprétation du ténor Julian Prégardien, fils et digne disciple de Christoph, accompagné par Daniel Heide. Et, samedi, un passionnant programme Schumann/Heine avec Christian Gerhaher et Gerold Huber, ami d'enfance qui est son pianiste depuis plus de 35 ans. Ensemble, ils ont enregistré l'intégrale des lieder de Schumann : c'est dire qu'ils sont en terrain connu. Mais, surtout, avec le baryton allemand, le récital est bien plus qu'un concert : la musique et le texte fusionnent en une réalité autonome, le vrai transcende le beau, le corps et le visage entrent en résonance, et c'est toute la salle dont l'air vibre dans une tension dont nul ne peut sortir indemne.
Prochaines sessions du 23 au 31/8 (Schwarzenberg) et du 1er au 5/10 (Hohenems) ; www.schubertiade.at