Les frappes sur les sites gaziers au Moyen-Orient menacent la stabilité mondiale : "Si les deux camps détruisent ces infrastructures, on est mal"
On imaginait une crise brève, résolue après la réouverture du détroit d'Ormuz. Mais après les frappes destructrices sur les infrastructures essentielles à la production de gaz mondial au Qatar, elle risque désormais d'être longue et lourde de conséquences.

- Publié le 19-03-2026 à 18h21
- Mis à jour le 20-03-2026 à 12h39

C'est une destruction pure et dure. Dans la nuit de mercredi à jeudi, des frappes d'une ampleur sans précédent ont visé les infrastructures énergétiques du Moyen-Orient. Après une attaque israélienne contre le champ gazier de South Pars, l'Iran a riposté en ciblant directement plusieurs sites, notamment au Qatar, où le principal complexe de production de gaz naturel liquéfié (GNL), Ras Laffan, a été touché. QatarEnergy, l'entreprise énergétique publique qatarie, fait désormais état de "dommages considérables" sur ses infrastructures. Selon Reuters qui cite le CEO de QatarEnergy, l'attaque iranienne contre ses infrastructures a réduit 17 % de sa capacité d'exportation, et pourrait prendre trois à cinq ans pour un retour à la normale.

En réaction, les prix du pétrole mais surtout ceux du gaz ont explosé ce jeudi matin. Et pour cause, en visant maintenant les infrastructures pétrolières "on passe d'une perturbation à une destruction", analyse l'économiste Frank Vranken, chief strategist à la banque privée Edmond de Rothschild.
Ce jeudi matin, le prix du gaz a ainsi bondi de plus de 35 %, à 70 euros le mégawattheure, tandis que le baril de Brent, référence du marché mondial, bondissait de 3,76 %.
À noter que les marchés sont également sous pression. Jeudi soir, la Bourse de Paris a cédé 2,03%, Francfort a lâché 2,82%, Londres 2,35%, Milan a perdu 2,32% et Bruxelles 2,42%, avec l'ensemble des valeurs dans le rouge. "Les marchés vont devoir s'ajuster dans les prochains jours", note l'économiste.
Un changement de stratégie
Si le détroit d'Ormuz, par lequel transite 20 % du pétrole et du gaz mondiaux, est de facto bloqué par l'Iran depuis le début de la guerre, la destruction directe de ces infrastructures ouvre désormais un nouveau front. "Le blocage d'Ormuz signifiait jusqu'ici que les navires ne pouvaient plus acheminer leurs cargaisons de gaz ou de pétrole. Mais la situation a changé car la production de gaz, qui n'avait alors pas été frappée, est maintenant directement attaquée. Ce mercredi dans la nuit, le premier champ de gaz du Qatar et plus grand site de production de gaz liquéfié au monde, Ras Laffan, a été touché et il y a des dégâts directs", explique l'économiste.
"Les prix pourraient donc rester plus élevés pendant plus longtemps, alors même que l'on espérait l'inverse."
Le 2 mars, QatarEnergy, troisième exportateur mondial de GNL derrière les États-Unis et l'Australie, avait déjà annoncé la suspension de sa production de GNL jusqu'à nouvel ordre, par mesure de sécurité après des frappes sur ses installations. Cette décision avait retiré du marché près de 19 % de l'offre mondiale de GNL. Cette annonce avait déjà fait flamber le prix du gaz. Les marchés s'étaient alors inquiétés, mais restaient tempérés : une reprise de la production semblait probable une fois la situation apaisée.
Vers une hausse des prix en continu ?
Ces attaques et leurs conséquences rebattent donc les cartes. "Même quand le détroit d'Ormuz rouvrira, il n'y aura plus les mêmes capacités de production qu'auparavant, et c'est ce qui est inquiétant", analyse Frank Vranken. "Les prix pourraient donc rester plus élevés pendant plus longtemps, alors même que l'on espérait l'inverse avec une réouverture du détroit. Oui, la situation s'aggrave. D'autant que certains pays du Golfe, comme l'Arabie saoudite, évoquent une possible riposte. Si les deux camps en viennent à détruire systématiquement les infrastructures de production d'énergie, on est mal barré", continue-t-il.
"Il est possible que le gouvernement belge doive réagir dans l'autre sens d'ici moins d'un mois"
Déjà sous tension en raison de la fermeture du détroit d'Ormuz, qui remettait en question l'équilibre mondial de l'approvisionnement des 19 millions de barils de pétrole y transitant chaque jour, c'est donc un nouveau choc supplémentaire. "Si en plus, on lui enlève une partie de sa production, il est évident que le prix du baril continuera d'augmenter et pourrait rester autour de 100 dollars (environ 75 dollars avant le début des frappes, NdlR), le baril sur une période prolongée. Les prix des produits dérivés du pétrole devraient suivre la même tendance", explique Frank Vranken.
Un pic d'inflation comme en 2022 ?
"Nous ne devrions toutefois pas atteindre un pic d'inflation comparable à celui de 2022", affirme Frank Vranken. La situation est assez différente : à l'époque, elle était marquée par une forte accélération de la demande, portée par la fin de la période Covid ainsi que par la guerre en Ukraine et les perturbations d'approvisionnement qui en ont découlé.
Pour l'économiste, la dynamique actuelle est donc nettement différente, notamment car un des principaux moteurs de la crise de 2022, la forte demande, n'est plus présent. "Avec la hausse des prix, les ménages vont devoir réduire leur consommation. Nous sommes déjà dans une période où certains ont du mal à boucler leur fin de mois. Si la consommation recule, les prix finiront inévitablement par s'ajuster à la baisse, car la demande s'adapte à un niveau plus faible".
Et en Belgique, on augmente les accises
En Belgique, le gouvernement ne craint visiblement pas cette flambée sur le portefeuille des consommateurs. Car ce mercredi, contre l'avis de l'opposition, le ministre des Finances Jan Jambon (N-VA), a tout de même annoncé l'augmentation des accises sur l'énergie alors même que les prix énergétiques continuent de grimper et que certains gouvernements étrangers prennent déjà des mesures pour en atténuer l'impact sur leurs citoyens. "La situation reste à suivre. En Italie par exemple, c'est l'inverse, les taxes vont être réduites sur les produits énergétiques. Chez nous, tout dépendra de l'évolution de la situation, mais il est possible que le gouvernement doive réagir dans l'autre sens d'ici moins d'un mois", conclut l'économiste.
À noter enfin que, selon TestAchats, les réserves européennes de gaz sont actuellement fortement sous pression, en baisse d'environ 30 % par rapport aux années précédentes. Cela implique donc que des volumes plus importants de gaz devront, de toute façon, être importés dans les prochains mois, afin de constituer les stocks pour affronter l'hiver prochain.