La paix est-elle imminente, inévitable et souhaitable pour l'Ukraine? "Il y a un an, c'est un discours que personne ne tenait"
Malgré la supériorité militaire russe et quelques coups d'éclat ukrainiens, le front est pratiquement figé. De plus en plus de signes témoignent d'une volonté mutuelle d'entamer des négociations.
- Publié le 12-08-2024 à 07h10
- Mis à jour le 13-08-2024 à 14h02

Le 15 juillet dernier, pour la première fois depuis l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie au printemps 2022, Volodymyr Zelensky ouvrait subtilement la porte à des pourparlers avec la Russie. Lors d'une conférence de presse organisée à Kiev, le président ukrainien annonçait qu'il présenterait d'ici au mois de novembre "un plan pour une paix juste" qui pourrait ensuite être discuté lors d'un sommet international auquel "des représentants russes devraient participer". Les positions des deux belligérants semblent pourtant inconciliables.
Kiev exige un retrait pur et simple des forces russes du territoire ukrainien. Le Kremlin refuse quant à lui de discuter tant que l'Ukraine ne lui cède pas officiellement les oblasts de Louhansk et Donetsk – qui forment le Donbass – mais aussi Kherson et Zaporijia, qui lui permettraient de contrôler totalement la mer d'Azov et de ne plus dépendre du pont de Kertch pour accéder à la Crimée, qui figure naturellement au rayon des revendications elle aussi. Une fois cette capitulation actée, il faudrait enfin que l'Ukraine renonce à toute adhésion à l'Otan.
"Le peuple doit décider"
Dans un entretien accordé à la presse française le 31 juillet Volodymyr Zelensky indiquait fermement que l'Ukraine "ne renoncerait jamais à ses territoires", avant de nuancer et d'ajouter : "Le pouvoir n'a pas le droit officiellement de renoncer à ses territoires. Pour cela, il faut que le peuple ukrainien le souhaite". Ce qui revient, ici aussi, à concéder une petite ouverture. Vingt-quatre heures plus tard, la Russie et plusieurs pays occidentaux dont les États-Unis et l'Allemagne procédaient à la surprise générale à un échange de prisonniers. Ressortissants étrangers et opposants politiques d'un côté, criminels et espions de l'autre, victoire diplomatique pour les deux camps.
Dès le lendemain, la question sur l'existence d'hypothétiques négociations sous-jacentes était posée par la presse moscovite au Kremlin, passé maître dans l'art de l'esquive : "Quand on parle de l'Ukraine et des problèmes internationaux plus complexes" répond Dmitri Peskov "les principes sont complètement différents. Ce sont les principes des intérêts nationaux, de la sécurité nationale". Quoiqu'en dise Moscou, "on voit bel et bien des signes d'ouverture au dialogue" estime le Directeur scientifique de l'institut d'études de stratégie et de défense (IESD), Thibault Fouillet. "Il y a un an, c'est un discours que personne ne tenait. Personne ne voulait négocier parce qu'on espérait des deux côtés que la prochaine offensive serait la bonne".
Incursion ukrainienne en Russie
Plus personne, désormais, n'attend d'une offensive qu'elle change la donne. L'Ukraine est certes capable de jolis coups d'éclat, comme vient encore de l'illustrer l'incursion d'un millier d'hommes et de plusieurs dizaines de véhicules blindés en territoire russe dans la région frontalière de Koursk, proche de Belgorod. Lancée mardi dernier, l'opération était encore en cours en fin de semaine et aurait franchi "au moins deux lignes de défense russes" selon le très bien informé Institute for the Study of War (ISW). Si elle n'ira vraisemblablement pas beaucoup plus loin, l'initiative a le mérite de répondre fermement aux attaques russes menées depuis des mois sur Kharkiv.

Bombardée, la ville de Kharkiv n'est pas tombée, le village de Vovchansk non plus, mais l'ouverture de cette nouvelle zone d'affrontement au nord-est du pays a permis à Moscou "d'étirer" le front ukrainien. Objectif : déforcer le sud-est du pays pour faciliter un passage vers Tchassiv Yar et Donetsk, sans succès pour l'instant, malgré d'intenses bombardements et la prise de quelques petites localités. "Les troupes russes ont accéléré le mouvement dans la zone et obtenu des gains" commente Thibault Fouillet. Face à des troupes ukrainiennes qui peinent à se renforcer, ce grignotage territorial continu a eu un effet démultiplicateur, mais les prises restent lentes et limitées. Cela fait un an et demi qu'on est dans une guerre de position". Une guerre d'usure, d'attrition, qui a essentiellement permis aux Russes de récupérer les maigres acquis de la contre-offensive ukrainienne.
Les F-16, pas un "game changer"
Sauf changement majeur, le front ne s'écroulera donc pas, ni d'un côté ni de l'autre. "Si effondrement il y a" estime Thibault Fouillet il ne pourra s'agir que d'un effondrement politique, soit parce que l'un des deux camps capitule, soit parce qu'on assiste à une pénurie ou une pression étrangère trop forte". Du point de vue de la pénurie, l'Ukraine ne part pas gagnante. Environ 400 000 soldats russes seraient actuellement mobilisés en Ukraine contre 200 000 et 300 000 soldats ukrainiens stationnés sur le front. Et les deux camps rencontrent des problèmes de mobilisation et de désertion. "L'Ukraine a un vrai problème de personnel" commente Marina Miron, chercheuse au département d'études de la guerre du King's College de Londres. "Les gens sont fatigués de la guerre, ils cherchent par tous les moyens à éviter d'être mobilisés". Malgré l'adoption d'une loi abaissant l'âge de la conscription, les troupes sont épuisées, les escadrons de remplacement vides, et des milliers de combattants potentiels quittent le pays chaque mois.
Sur le plan de l'armement, la Russie a nettement rehaussé sa production de missiles, chars et obus, bien soutenue par son "économie de guerre". L'arsenal militaire de Moscou est renfloué à flux constant et imposant. Mais les pertes matérielles de l'attaquant sont jusqu'à cinq fois supérieures à celles d'un ennemi qui se défend bien. "Il y a une supériorité globale, mais elle n'est pas décisive" estime le Directeur scientifique de l'institut d'études de stratégie et de défense. "Lorsque les Ukrainiens défendent en zone urbaine, ils s'accommodent très bien d'un rapport de force de un à quatre en faveur des Russes. Lors de la pénurie de munitions, on était sur des rapports de feu de un à quinze. Mais Kiev reste beaucoup trop dépendant du soutien occidental, qui sera structurellement insuffisant pour contester les forces russes à terme. L'Occident a déjà donné à l'Ukraine ce qu'elle n'avait pas : une défense sol-air, de l'artillerie de longue portée, des chars de nouvelle génération, … Mais les quantités sont limitées. On voit bien qu'en l'état actuel des choses, on peut, au mieux, maintenir les niveaux d'armement, voire y apporter un petit plus au cas par cas".
Le temps politique
Le cas des F-16 illustre bien cette situation. Les premiers avions de chasse de fabrication américaine sont arrivés en Ukraine la semaine dernière. Il y en aurait une dizaine sur les 79 unités promises à moyen terme. "Une goutte d'eau dans l'océan" estime Marina Miron. "On ne sait pas précisément comment ces F-16 seront intégrés à la défense aérienne, mais à partir du moment où Kiev ne peut pas établir de supériorité aérienne, ça me paraît surtout symbolique". "Il faudrait des centaines de F-16 pour entrer dans une bataille aérienne" abonde son confrère Thibault Fouillet. "Quelle que soit la qualité d'un système, tout dépend du rapport de force qu'il procure par rapport à l'ennemi. Localement, les F-16 vont améliorer la capacité défensive de l'Ukraine ou l'aider à mener des opérations offensives ciblées comme en Crimée, mais il ne s'agit pas d'un "game changer". Le succès décisif par les armes ne semble pas atteignable à horizon raisonnable. Il est logique d'entrer dans un temps politique, et donc diplomatique". D'autant que l'élection présidentielle aux États-Unis et le possible embrasement du Moyen-Orient sont susceptibles d'imposer de nouvelles priorités à l'Occident.
