"Dans le processus de paix, il faut nécessairement repasser par les blessures, et Jérusalem est aussi le lieu des blessures"
Dans un livre centré sur la ville trois fois sainte, l'historien Vincent Lemire et l'ex-diplomate Bernard Philippe proposent de commencer à construire la paix à Jérusalem. Une vision utopique impliquant Israéliens et Palestiniens au sein d'une ville partagée dans son ensemble.

- Publié le 08-06-2026 à 11h18

Et si on tentait de résoudre le conflit israélo-palestinien en empruntant un autre chemin ? C'est ce que proposent ensemble l'historien Vincent Lemire, l'un des plus fins connaisseurs de Jérusalem, et l'ancien diplomate européen Bernard Philippe, en poste dans la ville trois fois sainte entre 2012 et 2015. Dans leur livre intitulé Jérusalem. L'histoire n'est jamais écrite (Albin Michel, 288 pp.), ils suggèrent de commencer à poser les jalons de la paix dans la ville millénaire, avant d'aborder les autres enjeux de ce conflit.
À rebours du chemin balisé depuis des décennies par la diplomatie internationale, qui considère le sort de Jérusalem comme le dernier chapitre à ouvrir. Celui-ci est en effet le plus complexe étant donné les multiples dimensions (symbolique, spirituelle, politique…) de cette ville sacrée pour les trois monothéismes, "une et indivisible" pour Israël, partitionnée pour les Nations unies. Et si elle était tout simplement partagée entre Israéliens et Palestiniens ? Une vision centrée sur le bien commun et au caractère revendiqué d'utopie mais "pas de rêverie", relève Bernard Philippe, avec qui La Libre s'est entretenue.
Ce livre est une sorte d'acte de résistance, dites-vous.
Absolument. Nous sommes dans une situation de chaos complet. L'une des réussites de (Benjamin) Netanyahou (le Premier ministre israélien, NdlR) et de sa clique d'extrémistes, c'est d'avoir colonisé la terre mais aussi les esprits. Des gens comme lui ont été très forts pour souligner que, dans le camp d'en face, il n'y avait aucun interlocuteur, qu'il n'y avait que des terroristes ou des incapables et que tout État palestinien serait un État terroriste. Et donc, qu'il est impossible d'envisager quelque processus de paix que ce soit, ce qui permet en particulier à Israël de continuer d'accaparer la terre. Avec Vincent (Lemire), c'est vraiment notre point de départ pour affirmer qu'il faut résister. La violence n'est pas la seule option.
Votre démarche consistant à partir de Jérusalem est presque iconoclaste dans la mesure où la diplomatie internationale réserve cette question pour la toute fin du processus de paix…
Jérusalem est le cœur du cyclone. Quand le Hamas a lancé sa terrible opération du 7-Octobre, il l'a appelé le Déluge d'Al-Aqsa (du nom de la grande mosquée de la ville sainte, NdlR). On a fait l'erreur, dans les négociations passées, de mettre ça à la fin, de telle sorte que les populations n'ont pu adhérer au processus de paix. Il n'y avait que les checkpoints, le découpage des territoires, le mur de sécurité. Si le processus de paix n'a pas pris dans le cœur des populations, c'est parce qu'on n'a pas répondu aux véritables questions. Jérusalem, c'est aussi le lieu des blessures. Et il faut nécessairement, dans ce processus de paix, repasser par les blessures. Comme on l'a fait entre Français et Allemands. Il faut aller là où ça fait mal, parce que c'est là qu'il faut recoudre pour guérir. En chirurgie, on va au cœur de la blessure. Et dans ce conflit en particulier, cela doit être le cas.
Vous écrivez que Jérusalem est plus que toute autre ville un lieu de coexistence. Son découpage et sa compartimentation ne contrarient-ils pas toutefois cette coexistence ?
Jérusalem est une ville où Israéliens et Palestiniens se rencontrent au quotidien. Elle est aussi la ville la moins juive d'Israël, parce que 60 % de la population est juive et 40 % est palestinienne. L'habitat y est serré, les quartiers sont proches, malgré les découpages et les murs. C'est donc un lieu de coexistence important, même si celle-ci n'est pas toujours très apaisée. C'est aussi un lieu de rencontre et de coprésence religieuse. Jérusalem a surtout une spécificité tout à fait unique : c'est la seule ville sainte à être autant rapiécée.
A Jérusalem, il n'y a pas de municipalités de quartier, comme à Paris les mairies d'arrondissement. C'est une des propositions que nous faisons, parce que les divers quartiers de Jérusalem, à prédominance juive ou musulmane mais rarement mixte, n'ont pas d'autonomie municipale ou juridique.
En général, une ville sainte a une coloration religieuse unique. Jérusalem, elle, est pétrie de traditions religieuses. Presque tous ses lieux ont vu des traditions se succéder les unes aux autres. Ainsi le Dôme du Rocher (dont la coupole dorée identifie la ville, NdlR) est construit sur le lieu considéré comme le plus spécifique du Temple, le Saint des Saints. C'est là, sur le mont Moriah (ou Sion), que la tradition juive situe le lieu où Abraham a voulu sacrifier son fils Isaac. Et c'est sur cet endroit précis que les musulmans ont construit ce sanctuaire, puisque selon leur tradition, c'est de là que le prophète Mohammed est reparti de Jérusalem sur sa monture ailée. Ce point de cristallisation absolue qu'est le Dôme du Rocher (au centre de l'esplanade des Mosquées, NdlR) est un lieu à très forte interpénétration religieuse. Cette coprésence dans la géographie religieuse est un appel à la coprésence, à la rencontre humaine. C'est pour cela qu'une des thématiques importantes exposées dans le livre est celle de l'hospitalité partagée, une approche spirituelle pour apaiser Jérusalem.
Votre idée consiste à considérer la ville comme un lieu à partager par tous les habitants plutôt qu'à partitionner en deux zones réservées à chaque communauté – comme c'est le cas dans la solution à deux États ?
Exactement. On ne peut pas la partitionner. Dans tous les efforts diplomatiques – parmi lesquels trop peu ont concerné Jérusalem – on essaie de découper, quartier par quartier, rue par rue. Mais c'est indécoupable, tellement la ville est interpénétrée. Donc, nous invitons plutôt à travailler sur le respect de la différence, qu'elle soit humaine ou religieuse, entre musulmans, juifs et chrétiens.
La vision internationale qui attribue une partie de la ville, Jérusalem-Est, pour les Palestiniens, c'est une vue de l'esprit ?
Oui, on va passer 50 ans à se déchirer sur les découpages. Donc, gardons l'unité de la ville et respectons un minimum le droit international. L'annexion israélienne de Jérusalem-Est en 1980 n'a pas lieu d'être, hormis pour les Américains (qui ont reconnu Jérusalem comme capitale d'Israël fin 2017, NdlR). Donc l'idée, c'est de faire coexister tout le monde dans la ville, d'en faire une ville unique, avec une municipalité active, où chacun peut être au centre des projets pour l'ensemble de la ville.
À l'heure actuelle, il n'y a qu'une seule municipalité avec un maire qui s'occupe de tout, sous la tutelle du ministère des Affaires de Jérusalem. Donc, la municipalité n'est qu'une courroie de transmission. À Jérusalem, il n'y a pas de municipalités de quartier, comme à Paris les mairies d'arrondissement. C'est une des propositions que nous faisons, parce que les divers quartiers de Jérusalem, à prédominance juive ou musulmane mais rarement mixte, n'ont pas d'autonomie municipale ou juridique. La création de municipalités de quartier permettrait de faire redescendre une série de compétences importantes à ce niveau. C'est l'idée européenne du principe de subsidiarité, qui consiste à agir le plus possible auprès des citoyens.
Aujourd'hui, les permis de construire dépendent de la municipalité de Jérusalem et, dans 95 % des cas, ils sont refusés dans les quartiers palestiniens. Or, pour étendre la famille ou un nouveau ménage, ils continuent à construire mais 30 % des maisons sont construites sans permis. Donc pour celles-là, il se peut qu'elles soient détruites. Vous voyez l'insécurité que ça peut créer. Si c'est le maire du quartier qui a le droit de valider ce permis, c'est une source de violence extrême qui pourrait être apaisée. C'est le genre d'idées et de principes sains que nous proposons dans le livre.
Des idées très concrètes qui promeuvent un vivre ensemble…
Oui. Et c'est de l'ordre du réalisable, parce que c'est très concret. Pour la ville de Jérusalem, il peut y avoir une municipalité commune, ou deux municipalités qui se coordonnent. C'est une question de flexibilité. Mais la situation actuelle, où 40 % de la population n'est pas représentée dans le conseil municipal, ce n'est pas très sain du point de vue démocratique. Jérusalem est la ville la moins juive, la moins démocratique, la plus pauvre d'Israël. C'est une ville qui fonctionne mal. Nous proposons d'en faire un bien commun pour les deux populations. Et pour l'humanité, vu la dimension spirituelle et symbolique de Jérusalem.
Qu'est-ce qui vous fait croire que ces idées peuvent être mises en pratique ?
Je pense que ce travail de résistance permet aussi d'ébaucher des choses qui, à un moment donné, peuvent mûrir. Un des éléments qui nourrit le chaos actuel, c'est qu'il n'y a pas d'interlocuteur. Ce qu'on essaie d'affirmer, c'est qu'il y a un autre chemin possible, dont les idées peuvent infuser. Ce chemin doit, évidemment, s'accompagner de la reconnaissance de l'État palestinien et d'un travail diplomatique pour rappeler que l'annexion de Jérusalem est totalement contraire à toutes les résolutions du Conseil de sécurité et de l'Assemblée générale.
Les églises, au sens large, les représentants des cultes juif, musulman et chrétiens, ont une immense rôle à jouer dans l'apaisement des tensions. Chaque tradition religieuse a un angle spécifique qu'elle doit mettre au service de l'apaisement de la ville."
Il faut aussi qu'il y ait un énorme travail des sociétés civiles pour nouer des liens. Les églises, au sens large, les représentants des cultes juif, musulman et chrétiens ont un immense rôle à jouer dans l'apaisement des tensions. Chaque tradition religieuse a un angle spécifique qu'elle doit mettre au service de l'apaisement de la ville. Par exemple, le sens de la réparation dans le judaïsme, ce qu'on appelle le tikkoun olam, ce sens très profond de participer à la réparation du monde. Dans l'islam, il y a le sens de la miséricorde qui est très grand, et puis il y a le sens du pardon dans le christianisme.
C'est cela qui peut permettre de dépasser les violences et les provocations d'extrémistes juifs observées encore récemment vis-à-vis des chrétiens ou des Arabes ?
Il y a beaucoup de travail. Et ce ne sera pas immédiat. Vincent Lemire a montré dans ses livres qu'il y eut dans l'histoire de la région, notamment sous l'Empire Ottoman, des moments paisibles, de longues périodes de cohabitation heureuse. L'enfoncement dans la violence n'est pas inéluctable.
Vous rapprochez la résolution du conflit au Proche-Orient et la construction européenne, en particulier la réconciliation entre la France et l'Allemagne. Pourquoi ?
Robert Schuman a eu cette intuition qu'il fallait plonger aux racines des tensions et de l'aversion entre la France et l'Allemagne, et donc repasser par les blessures entre les deux peuples, pour les apaiser. Les fondements des instruments de la guerre, soit le charbon et l'acier, ont ainsi été inversés pour en faire les mécanismes de coopération. Mais l'intuition préalable, c'était le travail sur les tensions, les blessures. À Jérusalem, l'une des principales ressources, et la source de toutes les tensions, c'est le pèlerinage, en particulier dans la Vieille Ville où est concentré l'essentiel des lieux saints juifs, musulmans et chrétiens. Nous proposons la notion d'hospitalité croisée. Il s'agit de repenser le pèlerinage dans le sens où chacun s'intéresserait aux lieux saints des autres. Les gens pourraient ainsi se rencontrer totalement. Ce qui permettrait un partage, un apprentissage de la différence et un apaisement des blessures passées.