Le paradoxe des pourcentages
De la graisse présente dans notre masse corporelle aux produits soldés, méfiez-vous des présentations en pourcentage, elles vous amènent à 100 % sur des fausses pistes.
- Publié le 04-02-2024 à 08h11

Les études médicales présentent très souvent les choses sous la forme de risques. Si vous faites ceci ou cela, vous aurez tant de chances en plus de contracter une maladie horrible. Prenons un exemple simple qui avait défrayé la chronique : les boissons sucrées augmentaient le risque de cancer de 18 %. Cette affaire avait fait un pataquès de tous les diables car même un simple jus d'orange pressé avec amour était néfaste.
Mais que signifie ce "18 % de chances de plus d'avoir une maladie" ? C'est là qu'est l'os, hélas, car on ne sait pas de quel niveau on part. Imaginez que 100 personnes sur 1 000 attrapent la maladie en buvant du jus d'orange. 18 % de plus, cela donne 118 ! La différence est énorme. On supprime le jus d'orange et on regrette de ne pas l'avoir supprimé avant.
Tout est relatif…
Imaginez maintenant que 1 personne sur 1 000 attrape la maladie horrible. 18 % de plus, cela donne 1,18 sur 1 000. La différence est très faible, on peut continuer à presser une orange en chantant chaque matin que dieu fait. Ce 18 % est bien un pourcentage, c'est un pourcentage de risque, mais il est relatif. On l'appelle risque relatif, fallait pas être Galilée pour avoir eu l'idée.
On comprend que le risque relatif n'est pas un bon indicateur pour aider à choisir entre plusieurs comportements : dans notre exemple, faut-il ou pas supprimer le jus d'orange matinal ? En vérité, c'est la même chose pendant les soldes. Si vous soldez un produit à 5O %, cela fait une réduction de moitié. Cela ne nous dit pas combien on va payer la chose. Si le produit coûtait 20 euros, on peut éventuellement céder, car il coûtera 10 euros au final. Si par contre le produit coûtait 1 000 euros, il faudrait en débourser 500. Cela reste énorme.
Pourtant, c'est toujours le même 50 %. Cette solde de 50 % est relative. Pour avoir le montant à débourser il faut connaître le vrai prix de départ. Cela fonctionne aussi dans l'autre sens. Une étude de l'Université de Harvard mentionnait ainsi que la consommation régulière de vin rouge diminuait le risque de dysfonction érectile de 19 %. On voit tout de suite les utilisations astucieuses : "Tu fais quoi là ? T'inquiète, c'est du médicament, autant prévenir que guérir". En vérité, il ne sert à rien de chercher votre tire-bouchon, car on est dans la même confusion. Le risque moyen d'apparition de la dysfonction érectile est de 4,04 %. Si on consomme le vin rouge, il passe à 3,27 %, la différence entre les deux fait 19 %. C'est quoi précisément ces 19 % ? C'est le risque relatif en moins.
Une ficelle de com'
Pourquoi ne dit-on pas clairement les choses ? Pourquoi ne pas donner le risque de départ (4,04 %) et le risque d'arrivée (3,27 %) ? L'astuce est que les revues médicales ne vivent pas sur une île déserte peuplée de personnes désintéressées (ce qui est un paradoxe s'agissant d'une île déserte). Si Harvard avait dit : "En consommant du vin rouge, le risque de panne érectile passe de 4,04 % à 3,27 %", personne n'aurait repris la communication. En mettant "19 % de chance en moins d'avoir une panne", ils ont fait la une des journaux. La preuve : on en parle.
Il existe une autre astuce avec les pourcentages, c'est quand ils dessinent des tendances. Une étude toute récente a fait grand bruit aux États-Unis. L'Institut national de santé états-unien avait en effet analysé le pourcentage de graisse corporelle des Américains. Il s'agit d'une mesure de la quantité de graisse par rapport au reste du corps : muscles, os, cartilages…
Pour la petite histoire, cette affaire de pourcentage de masse graisseuse n'est pas très évidente à réaliser. Si on veut être tout à fait précis, il faudrait des balances spéciales qui envoient des courants électriques, qu'on appelle balances impédancemètres. On en trouve dans les salles de sport, mais encore faut-il y aller.
Des cochons en forme olympique
Tout ça pour dire qu'on a estimé la masse graisseuse des camarades états-uniens. Les mesures officielles ont donné 28 % pour l'Américain moyen et 40 % pour l'Américaine moyenne. Les femmes sont toujours désavantagées de ce point de vue. L'histoire n'est pas terminée. Les chercheurs ont comparé cette mesure avec celle de cochons. Des vrais cochons officiels avec la queue en tire-bouchon et les oreilles pointues, dans lesquels tout est bon..
Et là, contraste saisissant : les cochons sont à 16 % de graisse corporelle ! Le scientifique qui sommeille en chacun de nous en tire deux hypothèses. Soit les Américains sont particulièrement enveloppés, soit les cochons sont particulièrement élancés. À votre avis, quelle est la bonne ? Vous qui lisez cette chronique, vous vous dites il y a un truc, donc c'est les cochons particulièrement maigres. Vous avez raison !
Les cochons états-uniens sont devenus des top models : la peau sur les os et du muscle à revendre. En fait, depuis belle lurette, on a modifié leur nourriture pour diminuer la graisse corporelle. On les a mis au régime, à l'insu de leur plein gré. Pourquoi ? Because les clients sont friands d'une viande plus maigre, les éleveurs ont donc adapté le régime de leurs phacochères préférés et voilà tout.
Notre affaire de 16 % de graisse pour les cochons du Far West est vraiment impressionnante. Cette quantité de masse graisseuse correspond à une constitution athlétique de chez athlétique, c'est le nageur officiel des jeux olympiques. Autant le dire tout net, il n'y a aucune chance que le Belge moyen atteigne ce maigre pourcentage. Certes, les Américains sont trop gros, mais la comparaison avec les cochons n'a plus de sens, car les cochons sont trop maigres. Comme disait Pierre Dac : le gras-double c'est du gras simple multiplié par six et divisé par trois.